dimanche 11 novembre 2018

Lettre à Coline

Je travaille au service réception d'un complexe hôtelier. Chaque semaine, je vois défiler des centaines d'hommes et de femmes. Des commerciaux en costume, smartphone coincé entre l'épaule et la joue, et qui, trop habitués aux déplacements et aux hôtels, ne m'adressent pas un regard lorsque je leur tends une facture sans détails. Une facture sans détails, c'est une facture un peu arrangée pour cacher les petits vices, c'est une facture dans laquelle on intègre les pinthes et les verres de vin sans les mentionner. Une facture sans détails, c'est une sorte de mascarade dont tout le monde a conscience, mais qui évite de faire des vagues.

Une facture sans détails, c'est un peu comme toi Coline. C'est une réalité sur laquelle on ferme les yeux.

Je vois passer des ados en slim qui cherchent désespérément le code WiFi, des couples qui se chamaillent à propos des vrais problèmes de la vie : On commence par le SPA ou le bar à vins ? Non, je veux faire un tennis. Je vois des mémés en vison qui s'extasient sur les tableaux du couloir qui coûtent un demi-smic et des papas poules qui bercent leurs enfants en sortant du restaurant. Je vois des gens qui font tout pour qu'on les voit, et des gens qui croient qu'on ne les voit pas.

Et puis je t'ai vue, Coline.

Un long manteau en daim noir doublé de fourrure synthétique, des cheveux colorés en noir et coupés courts, toutes les mèches bien rangées les unes à côté des autres, des ongles parfaitement manucurés et de grands yeux verts. Une allure de corbeau majestueux. Et comme chacun sait, même s'ils sentent le Chanel n°5, les corbeaux trainent souvent dans les cimetières. Je t'ai dit bonjour, Coline. Et je n'ai pas vu que tu étais morte.

Même si tu souriais, même si tu flottais dans l'air comme une star de cinéma, même si tu préférais le sauternes au floc, et que tu voulais te promener dans le parc rouge d'automne, je n'ai pas remarqué que tu avais oublié d'être vivante ce matin.

En pleine nuit pourtant, ce sont bien les cris d'une vie qui s'accroche, qui m'ont dévissé les tympans et fait fondre les boyaux.

Alertée plus tôt par tes voisins de couloir, j'avais couru jusqu'à la chambre 207, prête à surgir pour te porter secours. Mais je n'ai pas pu. Je suis restée figée, glacée, derrière le battant de la porte. Tu hurlais pour qu'on te sauve, mais à cause de Lui je n'ai pas pu franchir le seuil.

Lui qui te traitait de salope, d'hystérique, de folle. Lui qui te menaçait de t'éclater, te saigner, te tuer. Lui qui te tirait les cheveux, te secouait, te frappait. Lui qui a propulsé ta tête sur le coin de la table de nuit, pour te faire taire.

Tu ne l'as pas écouté, tu n'as pas fermé ta gueule.

Au secours, pitié, à l'aide...


 
Téléphone.

Dix minutes plus tard je conduisais les gendarmes auprès de vous.

Ils interrogeait ton agresseur en slip dans le couloir.
Je t'ai proposé d'attendre au rez-de-chaussée, dans un fauteuil moelleux, avec une boisson chaude et deux oreilles pour t'écouter.

Tu n'as rien bu, c'est à peine si tu t'es assise. Mais tu m'as parlé, et tu m'as raconté l'horreur des jours de colères.

Tu m'as remerciée. Grâce à moi, grâce aux gendarmes, Il ne te ferait plus de mal ce soir. C'est le merci le plus amer que j'ai reçu de ma vie.

Et puis tu m'a suppliée de ne rien répéter.

Coline je voudrais te dire,
que je leur ai tout répété quand même. Et que malgré ça, malgré l'évidence, ils n'ont rien pu faire. Parce que toi tu as nié, tu as eu peur. C'est la portière de ta voiture qui t'a à moitié arraché l'oreille, c'est rien, t'es pas malheureuse, les gens ont probablement entendu la télé, c'est vrai vous l'aviez mise un peu trop fort, tu es désolée pour le dérangement et tu l'aimes. Et mon cul sur la commode, aussi.

Coline je voudrais te dire,
que je comprends, que je suis choquée, et que je suis en colère. Que j'aurais voulu t'arracher à cet endroit, te conduire dans mon pot de yaourt jusqu'au bout de la nuit, et t'offrir la lune sur un plateau d'argent au bord de l'océan.

Coline je voudrais te dire,
que je suis désolée, je me suis trompée. Tu n'es pas un corbeau, mais un moineau.

Coline je voudrais te dire,
que les veines rouges de tes paupières gonflées de chagrin n'ont pas terni l'émeraude de tes pupilles précieuses. Que tu es belle, que tu sens bon, et que tu as un très joli collier. Que tu ta voix est douce, que ton sourire est chaud, et que je voudrais bien la marque de ton chemisier.

Coline je voudrais te dire,
que personne ne mérite le calvaire que tu endures, que tu n'y es pour rien, qu'Il est le seul responsable et que tu va bientôt réussir à saisir la main que l'on te tend, je le sais. Parce que tu es forte et courageuse.

Coline je voudrais te dire,
que je suis désolée, je me suis encore trompée. Tu n'es pas un moineau, tu es un phœnix. Un putain de beau phœnix qui envoie du pâté. Et qu'au milieu de ton nid de cendres j'ai distingué des braises, et que tu dois me promettre, c'est moi qui te supplie, de trouver un jour suffisamment d'air dans ta cage pour souffler dessus et les embraser.

Pour ce jour là, j'ai glissé un numéro de téléphone dans la poche droite de ton long manteau en daim noir doublé de fourrure synthétique.


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Il avait les traits d'un poupon, un large sourire.
Il était avenant et blagueur, il semblait gentil.
Il avait le visage de millions d'autres.
Il est un porc.


13 commentaires :

  1. J'ai travaillé a la réception d'un hotel pendant mes études. Et une fois, les cris, les bruits derrière une porte .. J'étais seule dans tous l'hôtel a ce moment là, alors j'ai juste appelé la police. Ils m'ont dit "Mais on ne peut rien faire madame, une chambre d'hôtel est un lieu privé on ne peut pas entrer. Dites lui de venir porter plainte." Je ne les ai jamais vu. Triste souvenir

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  2. Je découvre ton texte qui me donne froid dans le dos. J'ai beau savoir que cela existe, je n'y pense pas quotidiennement et rares sont les fois où la vérité m'éclate ainsi au visage. Merci donc à toi de m'avoir rappelé la triste réalité qu'est la violence conjugale.

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  3. Je suis médecin généraliste. Je vois, j'écoute, je parle, je constate, je fais des certificats, je donne les numéros des associations, du groupement de protection des personnes vulnérables, je dis qu'il faut partir, qu'il recommencera, qu'il faut porter plainte ... mais très peu de mes certificats seront utilisés pour porter plainte. La dernière a porté plainte 10j après, quand il a à nouveau recommencé... il n'en avait pas l'air non plus ... on ne sait jamais ce qui se passe derrière la porte ...

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  4. Coeur serré et boule au ventre en te lisant... dans mon métier j'ai également rencontré ce genre de situation, comme un commentaire précédent j'ai établi des tas de certificats qui n'ont jamais été utilisés et je flippais du jour où on m'appelerait pour un dernier certificat... de décès. Très difficile de faire sortir les femmes de la spirale de la violence... en tout cas tu as fait ce qu'il fallait. Bisous

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  5. Je ne reponds jamais à rien sur internet et j'y passe du temps depuis de nombreuses années. Je vous aime déjà, votre écriture, vos propos et votre regard sur les autres.
    Je n ai lu que ce post, pour l'instant.
    Violaine

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  6. J'ai le coeur serré en lisant tes mots... j'espère que Coline trouvera rapidement la force de parler et de quitter ce monstre. Bravo à toi, tu es une personne merveilleuse, tu as tellement bien agît. ❤

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  7. J'en ai des frissons, tes mots, l'histoire <3

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  8. Juste un seul mot: Wow. Quel beau texte ! Il est rare d'entendre parler de vraies situations sur la blogosphère. Merci de décrire la réalité de cet emprise psychologique de l'agresseur sur la victime. Merci de relater l'impuissance dans laquelle on se sent en tant que spectateur. Merci de rappeler que ces violences sont tous les jours derrière une porte, très certainement pas loin de chez nous.

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  9. C'est un superbe texte! Elle renaîtra, il le faut n'est-ce pas?

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  10. Tu m'as donné froid dans le dos... et dire que de nos jours il existe encore des salauds pareil... parce qu'ils ne méritent aucun autre surnom !

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Allons chaton, tu ne vas quand même pas sortir sans faire un bisou à ta vieille tata !

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