vendredi 4 novembre 2016

Le grand d'âme

Tu m'as appris ce qu'est une esperluette, et tout un tas d'autres mots compliqués avec lesquels je faisais la belle à la récré. C'était ton métier, les mots. Quand j'étais petite, je ne voulais pas rater le journal télévisé parce que je croyais qu'un jour j'allais te voir assis à la place du présentateur. Je croyais que tous les journalistes travaillaient au même endroit. 

Parfois, maman mettait son grand manteau en moumoute et son parfum Anaïs Anaïs, et on partait toutes les trois en voiture, avec la petite sœur dans la poussette en imitation jean. On roulait assez longtemps pour que j'aie le temps de remplir un zoo d'animaux-nuages dans tête, puis on se garait dans un parking souterrain. J'aimais bien aller à la ville, j'avais à chaque fois l'impression de vivre un truc de dingue (bouseux rpz). 

Sur un grand boulevard, derrière le tourniquet vitré, on gravissait l'escalier gigantesque du hall d'entrée, en haut duquel tu nous attendais. Ce bâtiment me faisait penser à un bateau moderne dont j'imaginais que tu étais le capitaine. Le sol était recouvert de moquette et tout le monde chuchotait dans l'open space. Un concert de claviers, et de temps en temps le solo d'une imprimante. On faisait le tour pour saluer tes collègues, qui ne manquaient pas de faire remarquer combien j'avais l'air sage et comme j'avais grandi. J'étais fascinée par l'écran de veille labyrinthe de ton ordinateur, que tu avais mis exprès pour moi. Vous discutiez entre grandes personnes pendant que je dessinais sur des post-its avec ton stylo quatre couleurs en faisant pivoter la chaise pneumatique sous mes fesses. Après, on partait tous les quatre le nez au vent, sillonner les ruelles du centre en quête d'un repas chaud, et on atterrissait invariablement dans ce même petit restaurant chinois à la déco kitch, niché au fond d'une place pavée.  

J'y suis retournée de longues années plus tard, acheter une barquette du riz cantonnais que j'adorais, avec ma propre carte bleue. Ça n'a pas beaucoup changé. Il manque juste la poussette de ma petite sœur garée près du comptoir, le parfum de ma mère entre les effluves de crevettes et d'ananas, et ta sacoche en cuir accrochée au dossier de la chaise qui craque. Il manque juste nous.

A l'époque je ne me rendais pas compte, à quel point tu étais un grand bonhomme, à quel point les gens t'estimaient, et t'aimaient. Je ne savais pas tout ce que tu avais fait, écrit et réalisé. Tu étais mon papa, en mocassins troués dans la cuisine, tu lisais le Canard Enchaîné en buvant ton ca, et on regardait les dessins animés en noir et blanc.

Après ta mort j'ai retourné méthodiquement toutes tes affaires, de nombreuses fois, en quête de toi. Ton odeur d'abord, tes dessins et tes mots ensuite. Ton héritage. Qui étais-tu ? Que m'avais-tu laissé ? Je retrouve facilement la trace de ma mère dans mon reflet, mes mimiques et mes habitudes. Ton empreinte est plus compliquée à saisir.

Mais aujourd'hui je sais.

Je sais d'où me vient ce coup de crayon torturé, cette passion de l'écrit, et mes pieds moches. Je sais pourquoi je suis bordélique et dépensière, pourquoi je suis maladroite et optimiste, pourquoi je suis forte et rigolote aussi un peu.

Je sais aussi pourquoi je suis une geek, parce qu'à deux ans je gribouillais sur Paint avec toi, qu'à quatre je chantais les trois petits chats avec Adibou, et qu'à huit j'ai terminé Lara Croft, Exile et Versailles, entre deux parties de Caesar III, où tu me traduisais les missives impériales écrites en anglais. Les disquettes par centaines, dans des boîtes en plastique qui pincent les doigts quand on les referme trop vite, l'imprimante qui fait un bruit de char d'assaut, et l'odeur de la moquette qui chauffe sous l'unité centrale. C'est un peu de ta faute ce blog, je crois.

Il existe en attendant que je devienne une grande dame. 


12 commentaires :

  1. Oh mon dieu que c'est beau ! Je pourrais te lire pendant des heures, des centaines de pages...Les articles drôles je les dévore mais des lignes comme celles-ci...me transpercent le cœur !

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  2. Magnifique !
    IG : top départ 01.08.2016

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  3. Saisissant ! Boulversant! J'aimerai avoir autant de souvenir de mon père. .... c'est tellement beau..

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  4. T'es pas si loin de la grande dame quand même ! Et lara Croft à 8 ans wahou !!
    Blague à part, c'est tellement beau que je commente encore.

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  5. C'est triste que tu aies perdu ton papa si tôt (on dit toujours "trop tôt" mais c'est con, cette expression, je ne connais personne qui a perdu quelqu'un "trop tard"). Moi ce sont les photos de ma mère que je regarde avec nostalgie, ça fait 20 ans qu'elle vit avec un petit vélo dans la tête et des roulettes pour avancer dans des couloirs qui sentent le désinfectant. Parfois je supplie mon Gars de prendre des photos de moi avec mes filles, histoire qu'elles aient des souvenirs, pas pour le jour où je ne serais plus là, mais pour le jour où elles voudront voir à quoi on ressemblait, tous les 5, quand elles étaient petites. Des bises la vilaine.

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  6. Tes articles me font alternativement rire et pleurer, tu as assurément hérité d'un immense talent

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  7. Ouah.... j'y étais avec vous.
    Magnifique.

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  8. Émue en te lisant ... décidément tes mots ne me laissent pas indifférente, je t'ai découverte il y a peu et parfois je pouffe de rire et d'autres fois mes yeux s'humidifient ... merci ...

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  9. J'ai les larmes aux yeux. Je faisais exactement les mêmes choses avec le mien, et je n'avais pas fait ce rapport avec ma geek attitude.. mon père est TOujours la, mais, après un an de silence total du à diverses disputes, le dialogue est juste resté cordiale. Nous sommes comme deux étrangers. C'est dur. Des bisous, j'adore te lire, ton blog et ton insta, tu as un talent fou!

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Allons chaton, tu ne vas quand même pas sortir sans faire un bisou à ta vieille tata !

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