lundi 11 avril 2016

La valse des culottes

Mardi 15 mars 2016.
33SA+6.

Dehors il faisait beau, les oiseaux chantaient, cui cui, je me suis assise au bord du lit, à poil, avec une tâche mouillée sous le cul. Quelques petits centimètres de diamètre sur le drap housse, pas assez pour faire flipper la multipare azerty que je suis. Je me suis juste dit que, quand même, j'avais des pertes vaginales de mammouth ce matin. La sage-femme libérale devait passer à la maison à 8h30 pour ma séance hebdomadaire spéciale mère-prête-à-pondre (monitoring et examen clinique classique dans le cadre d'un suivi de M.A.P.), du coup j'ai enfilé ma culotte en coton préférée et me suis concentrée sur d'autres occupations autrement plus importantes, en attendant : le dosage du chocolat en poudre dans mon lait d'avoine du petit déjeuner, par exemple. 
● 09h45. Aucune contraction, rythme cardiaque fœtal parfait, utérus souple. La sage-femme est repartie lestée de sa lourde valise pleine de matériel, et m'a lancé en souriant depuis le pas de la porte "Tout va bien aujourd'hui, soyez tranquille." J'étais ravie. On avait dépassé le terme auquel était né le Lardon (33SA+3), j'avais enfin eue ma séance photo de grossesse en famille chez ma pote photographe Romy, et, truc de dingue, je venais de passer trois nuits complètes sans la moindre contraction pour me tirer du sommeil en serrant les dents. Autant te dire que ce matin-là, psychologiquement, j'étais dans des petits chaussons en velours doublés en poils de licorne. Convaincue qu'enfin j'avais payée ma dette à cette pute de Nature, et que le Grand Ordre Mondial de l'Univers allait me laisser mener cette dernière grossesse à terme, pépouse. 

● 11h02. Ma culotte est mouillée. Les mois sans faire goulou-goulou dans la case et la Pantoufle qui traverse alors la cuisine en se grattant les couilles à travers son pyjama n'y sont pour rien. Je décide d'aller prendre une douche.
●11h27. La couenne propre et sèche, j'enfile une nouvelle culotte avant d'avertir le père de mes enfants que des choses curieuses sont en train de se dérouler dans mon pantalon. "Juste au cas où", je lui dis. Il me demande pourquoi diantre je n'en ai pas parlé à la sage-femme tout à l'heure, ce à quoi je ne sais pas quoi répondre. 
● 13h20. Comme chaque midi, on boit notre café à table au milieu d'un foutoir incroyable pendant que les mômes font la ronde en beuglant autour de l'aspirateur. Comme chaque midi, on discute tranquillement des affaires courantes du foyer en faisant porte-voix avec nos mains autour de notre bouche. Puis on rit de notre situation, et de notre folie. 
● 13h22. Je me marre comme une grue avec des moustaches de café bio au coin des lèvres quand soudain un liquide chaud me coule entre les jambes. Mon sourire tombe par terre et je me lève d'un bond en baissant mon pantalon, envoyant ma chaise valser du même coup. Cette fois j'ai peur. C'est l'horrible sensation que je connais trop bien : celle du sang qui évacue les espoirs entre les cuisses, sans prévenir. La Pantoufle se fige et les enfants se taisent : "Qu'est-ce qu'il se passe ?!". 
● 13h23. Soulagement immédiat. Ce n'est rien. Il ne se passe rien. Je suis simplement en train de me pisser dessus comme une mémé. "Je suppose que c'est normal à ce stade de la grossesse, après trois enfants rapprochés et avec un bébé déjà bien bas", je dis. Je change donc de culotte, encore, et cette fois j'ajoute une protection hygiénique.
● 15h37. Je trouve quand même que j'ai pas de bol. Je viens de changer ma couche (ouais je sais, je suis livrée avec le pack Sexy2.0 complet et le patch "Langage de Charretière"), l'idée de devenir incontinente à 24 ans m'intéresse moyennement. Et puis tout bien réfléchi, ça ne ressemble pas à du pipi : ça sent rien et c'est transparent. Je ne suis pas teubé, je sais bien que je suis probablement face à du liquide amniotique. Mais je reste intellectuellement bloquée : je refuse d'avoir la poche des eaux fissurée. Je refuse. Donc ça n'existe pas.
● 16h06. Je décide malgré tout de réaliser un test déniché sur Internet au fin fond d'un forum douteux, dans une conversation en langage SMS datant de 2004 : Il s'agit de me vider consciencieusement la vessie aux toilettes puis d'attendre dix minutes en restant debout : si quelque chose coule dans ce laps de temps, c'est forcément du liquide amniotique, d'après l'expertise de Karinette-du-34. Je sens trois gouttes qui dégoulinent, rien de fou. Je suis pas bien sûre. Et puis c'est l'heure du goûter. 
● 17h17. Soit j'ai des fuites urinaires mais mon pipi est magique : il ne sent rien. Soit j'ai des fuites de liquide amniotique. Le doute n'est plus tellement permis, je le sais, mais j'évite d'affoler les troupes et je décide d'attendre jusqu'au soir. Je m'autorise à croire encore quelques heures que je vais réussir à aller à terme, et que j'ai juste un périnée de retraitée. 
● 17h51. Je n'ai plus de serviettes hygiéniques qui traînent au fond de mes tiroirs (pour rappel, je suis de la TeamCup). Je me rabats sur un tas de protèges-slips ultra-fins sortis d'on-ne-sait-où.
●18h30. J'ai rédigé la liste des choses qu'il manque dans ma valise de maternité, avec des petites cases que je coche au fur et à mesure. La Pantoufle n'arrête pas de me demander ce que je compte faire, comment on s'organise, et si je veux qu'il appelle une ambulance ou la NASA. Je réponds invariablement "On va voir. Attend." et il lève les yeux au plafond. A partir de ce moment-là on évite le sujet et on gamberge bêtement chacun dans notre coin.
● 19h11. Je change de culotte et de pantalon. 
● 19h12. Mon cerveau décide que c'est fini les conneries, il est temps d'être logique : je perds les eaux, point. Je suis triste. 
● 19h42. Les mini bougres ont mangé. On les change, on les met en pyjama, puis leur père monte les coucher tandis que je range la cuisine comme un automate. 
●20h17. Ma valise est bouclée. J'ajoute mon ordinateur et mon coussin d'allaitement, des magazines et un paquet de biscuits ultra caloriques bourrés de chocolat et d'huile de palme pas bio du tout. Je n'ai toujours aucun autre signe de travail : pas de contraction, pas de douleurs, pas de sang. Rien, quedalle, merde, ce jour aurait pu être putain de normal. 


● 20h38. J'ai déjà vécu ça, j'y suis préprée. Je sais qu'il va falloir que je parte, mais je ne sais pas quand je vais rentrer. Dans quelques semaines, peut-être un mois. Ou plus. Peu importe, ils vont me garder. Ma seule certitude : je reviendrai ici avec mon bébé Gagot sous le bras. Je ne veux pas partir. Je dis à la Pantoufle "C'est pas pour une heure de plus, au point où on en est... prépare-moi un bon repas s'il te plait." Il improvise des rondelles de courge butternut poêlées à la sauce soja pour accompagner un reste de soupe. Simple, rapide et bon. Je m'en souviendrai toute ma vie.
● 21h04. Pendant que je mange, il charge le coffre de ma voiture. Hors de question de trimbaler les enfants aux Urgences, j'ai décidé de partir seule. L'hôpital n'est pas si loin, je me sens parfaitement en état de conduire et je connais mon corps : je sais que je ne vais pas accoucher aujourd'hui. 
● 21h37. Moment de panique, je papillonne dans la maison d'une pièce à l'autre en pleurant parce qu'il reste une montagne de linge sale à laver, parce que je voulais emmener les enfants à la piscine, parce que je ne verrai pas la première chasse aux œufs du Lardon, parce qu'on n'a pas encore aménagé un coin pour ce troisième gosse, ni commandé son berceau, et qu'il n'a même pas de doudou. Parce que je suis pas prête bordel.
● 21h54. Je me ressaisis et file m'habiller confortablement : leggings pour le côté pouffe et cape en laine pour le côté wondermum. 
● 22h12. On se fait des câlins dans le jardin, je dis "T'inquiète pas ça va je gère on s'appelle.", puis je m'installe sur la serviette pliée en quatre sur le siège conducteur et j'allume les phares.

J'ai conduit dans la nuit en vidant mes poumons de larmes et en chantant à tue-tête tout le répertoire des karaokés pourris en bord de plage l'été, ceux où trois mémères fripées se battent en duel sur des chaises en plastique bouillant pour choper le micro du GO avant les autres. J'ai conduit quarante minutes avec une pause au milieu pour respirer l'air humide par la fenêtre et savourer un peu les derniers instants de ma grossesse en dehors des murs de l'hôpital. Je me suis sentie infiniment seule au départ. Puis j'ai réalisé que je ne l'étais pas.

J'ai été prise en charge à la maternité dans laquelle j'avais prévu d'accoucher. Mais étant donné le stade de ma grossesse, on m'a transférée dans la nuit dans une maternité de Niveau II. La plus proche de chez moi (Bordeaux) était débordée cette nuit-là, alors à défaut de place on m'a emmenée à Agen avec ma montagne de sacs et de valises.

Je me suis donc retrouvée à 4h du matin dans un autre département, en train de remplir un dossier dans une chambre d'hôpital aux murs jaune pipi dilué.

Le Gagot voulait être un Pruneau.



Je vous raconterai la suite bien vite. Faut absolument que je vous parle de cette drôle d'attente à l'horizontale, du type qui dessinait des vagues dans la purée et du hashtag #JeSuisColDeLUtérus. Mais là j'ai pas le temps, il faut que j'aille délivrer le Lardon des griffe d'un abominable monstre de morve, puis reposer ma main gauche endolorie qui vient de taper seule ce billet tandis que la droite maintenait le fameux Pruneau âgé de trois semaines au sein.

13 commentaires :

  1. Hâte d'avoir la suite !!! C'est toujours un plaisir de te lire !

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  2. Il est beau ce récit, et un peu triste aussi. Je trouve ça joli que tu aies réussi à coucher ça sur le papier ('fin façon de parler, hein), et que tu puisses partager ces instants de deuil de ta fin de grossesse.
    Je te fais de gros bisous <3

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  3. Nom de dieu de m... dis moi pas que c'est pas vrai que tu as accouché à Agen. Là où j'ai mis au monde mon first boy! Bah bah bah! J'ai passé des heures au carré au 8e étage! D'ailleurs rien à voir mais les coupons Bai Jia Bei attendent que je les timbre pour te rejoindre... ça viendra

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  4. J'attends la suite avec impatience car ici j'ai rompu la poche des eaux à 17SA et 2 jours la semaine derniere et je suis en stresse maintenant hospitalisé à la maison je dois patienter!!

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  5. Vivement la suite ! J'adore ton style d'écriture...
    Et puis on manie le même humour lol
    Bonne soirée

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  6. Tu as un don rare celui d'émouvoir et de faire rire en même temps, bravo et merci!
    Aurelie/Caneli 2512

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  7. C'est addictif quand tu écris, il faut toujours que je lise d'une traite sans respirer (ou lors juste un peu)

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  8. La suite! la suite! la suite! Viiite! Tu t'occuperas de ta vie IRL plus tard...

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  9. Tu vois, il faut toujours écouter les conseils de Karinette 34. Cette meuf est cool. Bon, c'est pas tout mais reviens vite!

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  10. Même en connaissant la fin, j'en veux la suite viiiite !

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  11. Hâte de découvrir la suite! Tu me donnes envie de partager mon expérience qui a également été atypique

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  12. Cette nuit, j'ai relu cet article...pourquoi? je pense qu'il m'avait marqué parce que quand cette nuit, çà a été la "valse des culottes" pour moi aussi, je m'en suis rappelé et j'ai angoissé! ;) j'ai pas dormi, j'ai attendu ce matin (bin oui on sait jamais, peut-être qu'au grand jour, les choses me paraîtraient différentes!) bin voilà, à mon tour, je me retrouve à 33SA + 2 dans la même situation...Après la valse des culottes, me voilà à attendre que le temps passe dans une belle chambre beige saumonée (au secours!!) Et pourtant, j'te jure, je voulais pas te plagier, absolument pas!! Même si j't'adore, j'aurais préféré éviter ;)

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    1. Ne bouge plus d'un poil de cul et sois courageuse, il y a du bonheur au bout du tunnel. ❤

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Allons chaton, tu ne vas quand même pas sortir sans faire un bisou à ta vieille tata !

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