jeudi 4 février 2016

Le classeur noir et blanc

"Si vous me permettez un conseil Mademoiselle, vous devriez conserver toutes ces analyses dans un dossier, et ne pas les perdre. Ce sera important pour la suite."

Voici ce que m'avait dit Monsieur Grand-Ponte-Connu-Et-Reconnu, gynécologue obstétricien parisien à 150€ la consultation d'un quart d'heure, spécialiste des problèmes d'infertilité, début 2011.

Je ne suis pas la dernière quand il s'agit de s'arranger avec sa conscience. Je sais parfaitement où creuser pour dissimuler les cadavres, au fond de mon jardin secret. Je m'en sers même d'engrais pour faire pousser des roses et des fraises.

Enfin surtout des fraises, parce que les fraises ça se bouffe.

Je ne sais pas si c'est bien, mais c'est utile.

Pourtant cette fois je n'y arrive pas. Je n'arrive pas à m'arranger avec moi-même, peut-être que je suis trop vieille, ou peut-être que je suis chiante. 

Ou peut-être que c'est normal.

J'ai donc un classeur noir et blanc, sélectionné il y a des années pour sa sobriété et son prix ridicule dans le rayon papeterie d'un Monoprix du 11ème arrondissement. Ce jour-là il était mon unique article sur le tapis roulant. Et comme convenu, j'y ai religieusement conservé toutes ces analyses, rangées par ordre chronologique, pour la suite.

La suite.

C'est paradoxal. J'ai "de la chance dans mon malheur", comme on dit. Concrètement ça signifie que j'en bave mais que j'ai pas trop intérêt à me plaindre parce que quand même il y a pire, faut pas déconner, regarde ta copine Micheline comme elle galère, et puis les bombes en Syrie et les baleines au Japon. Alors tu vois, y a pas de quoi pondre une horloge, voyons.

N'empêche que j'ai peur.

Je n'ai jamais eu de problèmes au moment de la conception.
Mon vagin est une rampe de lancement dernier cri parfaitement aérodynamique, et il y a des panneaux lumineux installés dans mon utérus pour guider les spermatozoïdes perdus jusqu'à la sainte Trompe de Fallope où se dandine toujours un ovule chaud comme la braise.

Comme toutes les jeunes-femmes j'ai pris la pilule pendant des années. Et comme la majorité d'entre-elles, je l'ai parfois oubliée. Sauf que chez moi l'équation est toujours fatale. Un oubli = une grossesse + l'inconnu.

On appelle ça de l'hyperfertilité. Ce n'est pas une pathologie. C'est juste la Nature qui décide que, d'accord ou pas d'accord, toi t'es une putain de poule pondeuse de compétition, et puis voilà. Attention, je ne vais pas chouiner parce que mon appareil reproducteur fonctionne bien, ce serait ridiculement con et follement indécent.

Mon véritable problème, on l'a découvert à cause de ça, mais ce n'est pas ça. Mon véritable problème il arrive après.

Après que le spermatozoïde et l'ovule aient bien dansé la carioca, après qu'ils se soient aimés sous les sunlights des tropiques pendant une semaine. En déboulant dans mon utérus illuminé comme une boîte de nuit (rapport aux panneaux de signalisation, tu suis ?), l'embryon n'est pas content. Je ne sais pas QUI a fait la déco là-dedans, mais ça lui plait pas. Ou peut-être que ça pue. Et l'embryon, contrairement aux deux gamètes, il a un nez.

Mais comme tous les embryons, il est docile, malgré tout, et il tente de s'installer. Il choisit un coin exposé Sud-Est parce qu'il s'y connaît en immobilier, puis ramène ses cartons, ses posters d'Henri Dès et son placenta domestique. Et c'est .

Et c'est là que tout part en couilles de babouin.

Dans mon utérus tout équipé il ne doit pas faire bon vivre, parce que personne n'y reste bien longtemps.

Un oubli = une grossesse + une fausse couche. 
(C'est le moment où tu commences à détester les équations à inconnue.)

Précoce, ou pas.
Systématiquement.

Je n'ai pas envie de vous dire combien, ni comment, ni merde. Non. Je n'ai pas envie de vous parler en détail de ces expériences biologiques pourtant formidablement instructives d'un point de vue anatomique, tout simplement parce que je ne sais pas le faire sans filtres, que ce blog est bourré de filtres, et que certains d'entre-vous sont peut-être en train d'engloutir un délicieux assortiment de california rolls au bureau en ce moment.

Monsieur Grand-Ponte avait bien cherché. Mon utérus avait une forme normale, et aucun barbelé n'était apparu aux échographies. Aucun prélèvement, d'aucun fluide que ce soit, n'était inquiétant. La situation était bizarre et douloureuse, mais elle n'avait pas de nom.

J'ai fermé le classeur, j'avais dix-neuf ans et des choses à régler avant d'être maman.

J'ai fumé beaucoup de clopes et j'ai adopté un stérilet.
Pas d'oubli, pas d'équation.
La libération.

La suite de la suite.

Jusqu'au jour où nous avons décidé, avec la Pantoufle, de fabriquer un véritable petit bipède pour nous tenir compagnie. Nous voulions devenir parents. J'étais prête (ou alors bourrée comme un coing, je sais plus).

Avec mon classeur, on est allés docilement écarter les cuisses pour dire adieu à notre pote le stérilet, j'ai croqué toutes mes pastilles d'acide folique, puis j'ai joué mon rôle : j'ai fait la patiente.

Et j'ai eu la chance de vivre immédiatement la grossesse la plus normale qu'on puisse imaginer. Malgré l'angoisse terrible des premières semaines passées à serrer les cuisses au cas-où, et la toxoplasmose qui est venue foutre son grain d'ombre au tableau de sel. Truc de ouf-dingue. Une grossesse juste normale, d'une durée normale, avec une prise de poids normale, un fœtus à l'évolution normale, un accouchement normal, et à la clé un bébé aux mensurations parfaitement normalo-normales.

Au centre des statistiques et au milieu des courbes.

J'ai failli jeter mon fidèle classeur dans le bac jaune du recyclage, dites donc.

Aujourd'hui j'attends mon troisième enfant, pourtant c'est loin d'être ma troisième grossesse. Et je sais désormais que la normalité de l'arrivée de la Naine dans nos vie, c'était mon exception.
Ce bébé Gagot, comme le Lardon avant lui, est surveillé à la loupe à cause de cette foutue manie que j'ai d'expulser mes locataires avant la fin du bail, telle une vieille concierge en furie qui pue du bec.

Les médicaments, les hospitalisations et l'alitement. Ne pas pouvoir porter ses petits-grands, saigner souvent, réclamer sans cesse de l'aide, se sentir diminuée, être interdite de voiture, de sorties, de sexe, et même de pousser aux toilettes. 

C'est pas rigolo. C'est ce que je vis derrière l'écran.

J'ai l'utérus irritable, le placenta fuyant, les contractions faciles et le col laxiste.

On ne sait pas pourquoi.
On ne sait pas quoi faire.
Mais on y arrive quand même.

Parce que dans mon malheur j'ai cette chance que d'autres n'ont pas : J'ai porté mes enfants, dans mon ventre, dans mon cœur et dans mes bras. Exactement comme je le voulais, et presque quand je le voulais.

Tout ça, c'est ce que raconte mon classeur noir et blanc.
J'avais juste besoin de... tourner les pages.

Enfin bref.
L'envie d'écrire ce billet bizarre m'a pris subitement un samedi matin, comme une envie de péter après une portion pachydermique de cassoulet traditionnel. C'est typiquement le genre de texte décousu que je ne publie jamais, et qui s'entasse dans les brouillons jusqu'au jour où, l'année suivante, j'achève d'un seul coup tous ces inachevés en les balançant dans la corbeille parce que c'est le bordel. On expulse, ça fait du bien. Point. Nul besoin d'alerter Twitter et Pluton.

_______________________

La fin.

Edit : On est jeudi soir. Je clique sur "publier" parce que je m'en veux de mépriser de la sorte mes lecteurs plutoniens.




Demain le Gagot naîtra.
Et après-demain je jetterai le classeur dans le bac jaune de recyclage.


16 commentaires :

  1. Bravo et merci pour ce texte. Je connais l'hyperfertilité, mais j'ai vraiment du mal quand la grossesse s'arrête. Tu écris super bien, tes enfants sont magnifiques, et je te souhaite une belle fin de grossesse malgré tout, avec plein de douceurs et mouvements de bébés.

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  2. Très bien écrit. J'ai connu l'infertilité et j'attends moi aussi mon 3eme bebe. Et de la meme facon que toi il me tarde de mettre ces souvenirs difficiles de pma au placard...

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  3. C'est un beau texte, tu as bien fait de ne pas le jeter avec le classeur. Merci de la confiance que tu nous fais à nous lecteurs en nous le confiant ici.

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  4. Merci pour ce billet qui raconte aussi un peu mon histoire. Je suis à ma 4eme grossesse (mais c'est une GEU) et je n'ai qu'un enfant. Je sais qu'une prochaine grossesse arrivera très vite, mais l'inconnu est de savoir si elle m'apportera un bébé. J'en suis terrifiée d'avance.
    Bref, encore une fois merci pour ces mots, et ta façon de raconter.
    Belle fin de grossesse (et puis qui sait il peut y avoir plusieurs exceptions-hiboux, choux, genoux, cailloux ;-))
    Bises

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  5. En ce moment, tu nous fais moins rire, quand même, miss Vio la Vilaine. C'est un peu triste mais c'est un beau cadeau que tu nous fais, en nous montrant que non non non, on ne rigole pas toujours dans la vie. ça nous apprendra, tiens. C'est presque rassurant de savoir que tu n'es donc pas qu'un utérus sur pattes, mais bien un être humain et que non, fabriquer des êtres humains ne se fait pas toujours dans la douceur. Tu as un parcours bien compliqué. mais j'espère de tout cœur que Gagot sera patient et attendra son heure, c'est tout de même mieux d'arriver au bon moment que quelques semaines trop tôt.

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  6. Mais qu'est ce que j'aime te lire. Tu as vraiment une très belle plume et je ne serais pas étonnée de te lire un jour ailleurs que sur un blog... Belle fin de grossesse et à bientôt j'espère.

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  7. Tu es incroyable!!! C'est juste magique et tellement l'histoire de pleins d'autres femmes dont je ne fais pas partie.Moi tout reste en place mais le chemin est moins bien indiqué .Ton humour est ta force continue,bonne fin de grossesse et Gagot reste bien au chaud l'hiver c'est nul et c'est moche on peut pas se trimballer a oilpé il fait trop froid!!

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  8. Copine d'utérus <3
    7 grossesses. 1 enfant. Il y en aura un autre. Parce que!

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  9. Tres joli billet et cette prose ... j'aime beaucoup te lire.
    Ici j'en suis à 4 grossesses mais deux enfants. Une fc à11sa une naissance à 29sa+6 pour pre eclampsie et hellp syndrome une geu sous sterilet (mon homme à des spermato de dingue) et une naissance à 35sa + 6 pour debut de pre eclampsie et ciu sevére. Je tombe enceinte facilement aussi. Et chez moi aussi il ya un truc qui cloche et qui fait que mes bebes se nourrissent mal dans mon ventre. Chez moi c'est le placenta qui s' insere mal et se developpe peu. Mes arteres uterines idem. Et moi je fais de la tension des proteines dans les urines mon foie deconne bref ... ma derniere grossesse a ete tres medicalisée sous aspegic et acide folique jusqu"à ma cesarienne d'urgence. Monito deux fois par semaine. Echo mensuelle. Repos... fini pour moi les grossesses trop dangereux pour le bebe et pour moi (j'ai failli y passer pour ma fille).

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  10. Merci pour ce billet riche en émotions et en acide folique. Je te souhaite du fond du coeur que tout se passe bien. J'y crois! Donne-nous des nouvelles. Gros bisous

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  11. Magnifique texte... très émouvant... Reste bien au chaud bébé Gagot

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  12. Tu aurais bien eu tort de ne pas publier cet article.
    C'est à la fois triste et gai, moche et beau, ça ressemble beaucoup à la vie quoi.
    Ici c'est plutôt Mme Ovule qui est rare et fainéante + les hormones qui déconnent ;) ; le chemin pour être en paix avec mon corps est encore trèèèèès long, même si au final je m'estime quand même ultra-veinarde.

    J'espère que tu jetteras le classeur après 37 SA ;)
    Gros bisous !
    Mme E.

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  13. Plutôt que le bac jaune, pourquoi ne pas le brûler dans la cheminée ? au moins, il servira à quelque chose ce P*@*!* de classeur
    C'est une bonne chose d'avoir fini par poster ce billet :-)

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  14. En fait, on est plein d'hyperfertile dans ce bas monde.Et merci, 25ans et j'en suis à ma troisième grossesse et je ne suis pas (encore) maman d'un seul être vivant. On a expulsé un locataire, l'autre s'est fait la malle comme il est venu, sans rien demander à personne, et puis la dernière à l'air de bien kiffer l'endroit ... Tu écris très bien sur le sujet,tu as bien fait de cliquer sur "publier" !

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  15. Vio, ton article me bouleverse. Je t'envoie une cagette d'ondes positives. Celle de 2 kilos, en bois, avec les poignées.

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  16. Ouahhh.
    J'ai pensé: mais nin d'une pipe, c' est moi. Celle qui pojrrait faire une équipe de foot, celle qui a eu trop de montées et de chute d'hormone à en hurler, mais celle qui a deux globules qui se chamaillent dur!
    Merci.

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Allons chaton, tu ne vas quand même pas sortir sans faire un bisou à ta vieille tata !

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