lundi 21 décembre 2015

Mon bizarre.

J'ai jamais trop su si t'étais fort ou fragile, sérieux ou drôle. 

Tu préfères les courgettes à la vapeur, sans sel sans beurre, plutôt que le jambon, et les pommes crues plutôt que les gâteaux. T'es bizarre. Je pourrais me demander d'où il sort, celui-là ? Si ce n'était pas de moi. Mais la question que je me pose, tous les jours, c'est plutôt "où il va ?".

Je ne sais pas où tu vas, mais tu es pressé d'y arriver. Pressé de naître, pressé de vivre, pressé de grandir. L'enfant en avance dont on se demande s'il n'a pas de retard. T'arrêtes jamais de courir, et tu te casses la gueule toutes les demi-heures. Avec ton père on compte tous les neurones que t'as perdu, à force, et on rigole. Un peu. Mais pas trop. Parce que t'es bizarre, quand même. 

T'as le regard dans le vide, souvent. Comme le chat. Quand t'es pas content, tu hurles, tu te roules par-terre, et tu te cognes contre les murs. Volontairement. Ta petite tête ronde contre la peinture vermillon de la cuisine, trop fort, trop vite, trop souvent. Beaucoup trop de trop pour mon estomac de maman, qui soudain n'en a plus rien à foutre des cours d'anatomie du collège et se carapate dans mon chausson gauche, celui qui est troué. Tu te fais du mal. T'as pas deux ans, t'es minuscule, mais tu te fais du mal comme un grand. C'est bizarre.

Je voudrais que tu me dises pourquoi t'es bizarre. Je sais que tu sais. Mais tu ne parles pas notre langue. Tu fais des bulles, des sourires et des bruits. Mais pas un mot.

Les jouets ne t'intéressent pas. Ce que tu aimes, c'est traîner des trucs derrière toi du matin au soir, comme un pépé qui promènerait son chien. C'est curieux. Je sais pas où tu vas comme ça, mais si la chouettitude de l'endroit est proportionnelle à l'énergie que tu déploies pour t'y rendre, je te suivrai volontiers (quand j'aurai fini de plier le linge pour la troisième fois).

Et puis l'aspirateur. Bon sang. Même ta sœur, quand elle dessine un portrait de famille, elle pense à mettre l'aspirateur à côté de nous quatre, entre les deux chats. Des mois entiers que tu passes la moitié de ton temps d'éveil à tirer l'aspirateur dans toute la maison, en faisant "bvvv" avec ta bouche, tes bulles et ton sourire. On t'a vu lui faire des câlins et lui donner ton biscuit du goûter, à l'aspirateur. Plein de fois.

Je te regarde t'allonger sur le dos dans les graviers de l'allée, au milieu du jardin. Tu te marres comme un dingue, je sais pas pourquoi. T'as l'air heureux, vu de la terrasse. Les minutes passent. Tu fourres des cailloux dans tes poches, puis tu les vides méthodiquement dans le bonnet rose que ta sœur a laissé traîner là. 

Elle qui jacasse toute la sainte journée, que le facteur est passé, que l'a fait pipi dans la culotte, que je veux un bisou sur le bobo, que le bébé est dans le ventre parce qu'il fait froid, et que bientôt elle aura trois ans.

Elle montre trois, avec ses petits doigts. 

"Et Filio, c'est mon petit fier, il a deux ans après l'hiver !"

Elle montre deux.

Deux années à plonger dans ces grandes billes bleues, de chaque côté de ton petit nez retroussé. A me demander ce qu'il se passe, juste de l'autre-côté. 

Contrairement à ta sœur, si bavarde et sociable, les gens, eux non-plus, ne t'intéressent pas. Et puis les gens, ils disent que t'es dans ton monde, déconnecté, satellisé. 

Tout seul sur ta planète, avec ton aspirateur.



Mon fils, mon bizarre.
Je ne suis pas inquiète.

Je pense que tu es fort fragile, et sérieusement drôle.

14 commentaires :

  1. Adorable avec son aspirateur, et très touchant cet article !
    Plein de bonnes ondes pour un prompt rétablissement, pour un finalement très fort petit homme !

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  2. C'est drôlement joli, et ça donne furieusement envie de le connaître ce petit bizarre :)

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  3. Tellement joli, touchant et bien écrit ce billet. Tu as un réel talent avec les mots, je trouve

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  4. Oh la la... J'ai bien failli pleurer tiens !!!
    Pleurer parce que tu l'as écrit avec ton coeur de Maman mais pleurer aussi parce que tu le crois en danger, en retard, fragile alors qu'il n'en est rien !!
    Il s'entendrait si bien avec mon deuxième, trop bizarre lui aussi mais né à terme... Plus gros que tous les autres (4.500kg) mais qui ne sourit et ne parle jamais en dehors de la maison, a marché à 18 mois, baragouine encore à 30, s'osbtine à manger avec les doigts plutôt qu'à la fourchette, passe des heures à se brosser les dents alors que son grand frère pleure presque pour ne pas y aller, refuse de me faire des bisous ou même un câlin ... Mais surtout... Lui aussi il saute de joie comme un lapin dès qu'on sort l'aspirateur !!!!! Ses petits yeux brillent de tout leur bleu ! Je suis jalouse de ce fichu appareil que mon fils aime plus que moi !
    C'est moche la vie mais c'est comme ça !

    Embrasse ta momie... Dis lui que c'est lui le plus fort !!

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  5. Je découvre ton blog et du coup j'ai tout lu (nan nan je suis pas du tout monomaniaque...).
    J'adore ta façon décrire, aussi bien sur les sujets légers que sur des sujets aussi beaux et profonds que celui de cet article.

    J'aime ta façon de manier les mots et cette déclaration à ton fils et tout simplement somptueuse.
    Bcp de courage à lui, à vous, bon rétablissement et bonnes fêtes à vous 4 et demi !

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  6. Que j'aimerais le rencontrer ce petit bonhomme, il a l'air tellement spécial <3

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  7. Je trouve que ce sont souvent les plus intéressants dans la vie, les bizarres. Et puis on est tous le bizarre de l'autre, non? Et puis franchement, les gosses, ils sont TOUS bizarres dans le fond, non? Bref, tout ça pour dire que tant qu'on les aime, nos bizarres, tout ira bien dans leurs vies et dans les nôtres. Oui j'en suis convaincue, même après ce qui vient de vous tomber sur la tête.
    Chaudoudoux et chamallows, et merci pour ces jolis mots.

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  8. T'as bien raison de le dire, une histoire d'amour entre un homme et un aspirateur , c'est bizarre.
    C'est un joli billet joliment écrit avec plein d'amour.

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  9. trop adorable, c'est bien d'être un bizarre je trouve :) j'ai connu un autre petit garçon que je gardais et qui avait une passion pour l'aspi, il fallait même qu'il dorme avec :s ça a duré environ 6 mois puis après hop....plein de bonheur !!!

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  10. Qu'il est doux cet article !! De bien jolis mots pour un adorable petit garçon !!
    J'espère que ça va aller vite mieux :) et que vous passez de bons momentq remplis d'amour quand même.
    Et sinon, mon Mini aussi est passionné par l'aspirateur, il est comme un dingue quand il entend que je l'amène dans la pièce, c'est trop drôle :)
    Bisous ma Vio !!

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  11. Mon bizarre à moi ressemble beaucoup au tiens.
    Il sort des normes. Trop de colère, trop d'amour, trop de cris, trop d'excès, trop de tout. .. On se demande, mais pourquoi? Qu'est- ce qui cloche? Je ne sais toujours pas ce qui cloche... Il est juste lui. Tout petit. Tout bizarre. Et il nous rend heureux.

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Allons chaton, tu ne vas quand même pas sortir sans faire un bisou à ta vieille tata !

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