dimanche 13 septembre 2015

Deux mois d'avance

L'autre jour sur Facebook, je discutais chiffons et mojitos avec d'autres blogueuses. Alors que la conversation tournait autour du sujet de la fréquence de publication sur nos blogs, l'une d'entre-elle m'a très justement fait remarquer qu'au rythme où j'alimentais le mien, mon prochain billet traiterait probablement de la ménopause. Je lui ai répondu que oui, c'était prévu, juste entre l'article DIY "Comment fabriquer ses propres gants à vaisselle en crochet à partir de cheveux morts" et une sélection spéciale "Décoration : Comment avoir la concession funéraire la plus swag du cimetière". 

Bref. 
J'ai déjà quelques pattes d'oies au coin des yeux et du flan qui dépasse du pantalon, mais ON N'EN EST PAS LA. 

Sujet du jour, maestro !

Chers lecteurs, vous qui pouvez aisément dresser une carte complète et détaillée de mon périnée, je me rends compte que je ne vous ai jamais parlé de mon expérience tout aussi intime de la prématurité. Je l'avais annoncé ici le siècle dernier, pourtant, je voulais évoquer le séjour du Lardon en service de réanimation. Voici donc la suite de l'histoire.

Les premières minutes.

31 semaines de grossesse, à peine né, l'enfant disparaît derrière une porte avec les pédiatres, puis, quelques interminables minutes plus tard, m'est enfin présenté. Il va bien, il respire tout seul, ce qui n'est pas le cas de la majorité des bébés nés à sept mois. C'est le mien, je le reconnais parce qu'il fait un doigt d'honneur à l'assemblée en grommelant pour qu'on lui foute la paix. Il est prématuré, mais il n'est pas DU TOUT ce qu'on pourrait appeler un petit poids (2,4kg). Je trouve qu'il ressemble à n'importe quel nouveau-né à terme, sauf qu'il est moins bien proportionné. Sa tête semble grosse par rapport aux brindilles qui lui servent de jambes, et il a du duvet un peu partout. Une grande partie de sa peau est également recouverte de plaques rouges et de boutons minuscules, mais ça c'est spécifique : c'est parce qu'en mère dévouée j'ai pris soin de lui refiler un champignon. (En vrai c'est surtout parce que ma poche des eaux était rompue depuis une semaine, et que mon utérus n'était plus un milieu stérile.) Bref. Mais il est beau, il est courageux, c'est mon fiston, cœur avec les doigts et larmichette. 

Les premières heures.

J'ai accouché à 1h30 du matin. Le service de réanimation pédiatrique et néonatale de l'hôpital où j'étais n'ouvrait au "public" qu'entre 11h et 20h. Neuf ridicules petites heures pour les parents, neuf dérisoires petits tours de pendules pour les gosses enfermés là-dedans. Sous réserve d'être en congés, de ne pas avoir d'autres enfants à charge, et de sauter les repas, hein. Je trouve ça scandaleux, surtout dans le cas des prématurés dont on connaît aujourd'hui les besoins important (quoique, après avoir discuté avec la maman d'un gamin de dix ans atteint de leucémie qui dormait limite devant la porte du service, je me dis que c'est scandaleux pour tout le monde, point). Enfin bref, respirons un bon coup, je ne vais pas casser mon ordinateur si tôt dans ce billet, ce serait con Gaston. J'en étais où ? Ah oui. Les premières heures. Tu as déjà lu cet épisode, mais pour résumer, il était hors de question pour moi d'attendre dix heures pour pouvoir prendre mon bébé contre moi. J'imagine qu'aux yeux des mamans qui ont subi une césarienne, ou qui ont traversé des épreuves plus douloureuses, ce que je viens de dire me classera directement dans la catégorie des princesses chieuses, mais tant pis. C'est violent, d'être séparée du bébé que tu viens de pondre, on tombera toutes d'accord là-dessus. J'ai eu la chance d'avoir une dérogation, et après avoir repris quelques forces, j'ai pu rejoindre mon fils à 4h du matin pour ce que je considère comme notre véritable rencontre : au calme dans la pénombre d'une chambre, loin de la précipitation et des néons.


Les premiers jours.

En fait, la chambre du Lardon n'était pas si calme que ça. Les machines faisaient du bruit, des alarmes retentissaient à chaque fois qu'une électrode se décollait quelque part ou que la température de son aisselle gauche changeait d'un degré. On entendait aussi celles des minuscules voisins, et quelques fois les infirmières courir dans le couloir, avec leurs crocs roses qui couinaient sur le carrelage. La lumière en revanche était douce, modulable grâce à des stores aux fenêtres (ces "fenêtres" ne s'ouvraient pas et ne donnaient pas directement sur l'extérieur, mais sur un couloir de visite, lui-même éclairé par des baies vitrées donnant sur une cour intérieure). Il y avait des prises, pour que je puisse brancher mon tire-lait, et ainsi camper toute la journée sur le fauteuil prévu à cet effet. Le rêve quoi. 


Le plus difficile je crois, c'est l'attente. On passe chaque jour des heures interminables (sans téléphone et sans biscuits les gars, hein) à attendre quelque chose, on sait pas trop quoi, les yeux rivés sur un bébé qui dort en boule dans une couveuse. On apprend par cœur les courbes vertes, les rouges, les bleues. Les signaux. On regarde les tubes se vider dans les canules, et les canules se vider dans le cathéter, dans le bras minuscule. On lit la composition des tubes et des flacons. Trois fois. On joue avec un gant en latex, on souffle dedans. On chante des chansons à voix basse, à voix de fantôme presque, et on attend. On attend. 

On veut qu'il prenne des forces, qu'il dorme. Mais on espère qu'il va se réveiller avant la fermeture du service, quand même. Qu'il ouvrira un peu les yeux, qu'il nous verra. On guette le moindre mouvement, la moindre opportunité pour le prendre contre soi, et...

Non. En fait non. Le pire ce n'est pas ça. 

Le pire c'est qu'il faille sans cesse demander la permission. On ne peut pas prendre son enfant dans ses bras quand il pleure, il faut d'abord sonner l'infirmière, qu'elle finisse dans la chambre d'à-côté, puis qu'elle arrive pour nous "l'installer". Un jour, j'ai attendu un quart d'heure comme ça, debout à côté de la couveuse, les mains sur le dos de mon fils, en attendant qu'une infirmière veuille bien me le donner. Il hurlait. Il hurlait comme un prématuré hurle, je veux dire, avec une voix pas finie et des bruits d'oisillon, quasiment inaudibles, en se tortillant dans tous les sens dans sa boîte en plastique. J'ai cru que j'allais tomber dans les pommes tellement je me sentais mal d'être impuissante. J'étais sa maman, j'étais là, et je le regardais souffrir sans lever le petit doigt. Alors je l'ai pris. J'ai bien fait attention à déplacer tous les fils correctement, à ne rien débrancher. J'ai attrapé une couverture et je l'ai bercé, dans mon décolleté, au chaud. En attendant. Il s'est rendormi quasiment instantanément. Evidemment. 

Et je me suis fait engueuler par une puéricultrice fatiguée, dont le manque de tact a fait des ricochet dans ma poitrine encore longtemps après.

On s'y fait.
Et après, ça passe.

Puis un jour, ça finit.

C'est une bulle stérile dans laquelle on est tous enfermés, les parents, les soignants et les bébés. Jusqu'à ce que POF. 

On rentre à la maison.

23 commentaires :

  1. Tu m'as faire pleurer et rire en même temps !

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  2. Mon fils n'est pas préma mais on est passés par la réa, les soins intensifs & co. Ces autorisations à demander tout le temps sont aussi l'une des choses les plus dures que j'ai retenues. On m'a "autorisée" à prendre mon bébé contre moi 24h après sa naissance et pendant 1/4 d'heures, une semaine avant de le mettre au sein, bref, j'ai l'impression d'avoir passé des semaines à attendre! Heureusement qu'un jour on rentre chez soi!

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    1. J'ai aussi eu à me battre pour pouvoir donner le sein (une fois par jour seulement), et j'avoue que pour cela, il m'a fallu des ressources que je n'aurais pas trouvées si le Lardon avait été mon premier enfant. En bonne Multiparex Terribilis, j'étais moins disposée à me faire marcher sur les pieds. ;)
      Qu'est-il arrivé à ton fils ?

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    2. Ah c'est sûr que si ça avait été mon deuxième je me serais plus battue pour tout! Avec le recul, je me dis que j'aurais du faire ça, et ça et ça... ;) Mon petit bonhomme est né d'un accouchement compliqué à terme, du coup hématome près du cerveau donc risques de complications encore maintenant, résultat, on connaît bien l'hosto. Heureusement, la réa n'a pas duré longtemps, il a vite pu aller en SI!

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  3. Dsl je peux pas trop mettre de comm, y d'la buée devant mes yeux...

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  4. Olala, quelle horreur cette surmédicalisation pas toujours bien pensée ... Et le peau-à-peau avec les parents, pour les prémas (ou pas d'ailleurs), on en fait quoi ?? Parce qu'il y en a des études qui montrent le bénéfice, mais c'est pas assez mesurable et contrôlable, c'est ça ?
    Des fois, ça me met hors de moi ces protocoles de crotte. Et comme tu le dis, heureusement que ce n'était pas ton premier, c'est plus facile de s'affirmer !
    Gros bisous coupine !!

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    1. Le peau à peau est de plus en plus encouragé, heureusement. Dans l'hôpital où j'ai accouché, on pouvait faire deux séances de peau à peau par jour (une avec moi, une avec M. Pantoufle), à condition que le bébé se réveille tout seul. Autrement dit, on ne réveille jamais un prématuré pour ça (et c'est normal, pour eux le sommeil est absolument capital). Mais le paradoxe, c'est que souvent, lors du peau à peau, le Lardon avait envie de téter, je le sentais, il cherchait mon sein... mais je n'avais pas le droit de lui donner, parce que c'était pas l'heure. LOL.

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  5. Très beau billet. Mon fils est né prématuré et il pesait 1,9kg. Je me reconnais dans ce que tu écris.

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  6. Moment difficile que la néonatalogie...j'en reste encore traumatisée six mois après (ma puce est née aussi à 7 mois de grossesse)...

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  7. Une néonat/pédiatrie ouverte entre 11h et 20h seulement ? C'est une blague ? Dans les 3 hôpitaux où mon fils a été hospitalisé, c'est ouvert en continu, et on m'a toujours dit que je pouvais même téléphoner la nuit si je voulais être rassurée. Je n'avais aucune idée qu'il existait des endroits avec des horaires aussi restreints, c'est dingue... Comme tu dis, comment tu fais ?
    Je te rejoins sur le fait de "demander la permission". J'ai encore du mal à accepter le fait que la première fois que j'ai pris mon fils dans les bras c'est après qu'on m'ait dit "oui, je vais vous l'installer". C'est quand même une sacrée épreuve la néonat...

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    1. Alors en fait il s'agissait du service de RÉANIMATION, au sein de l'unité néonat-pédiatrie. C'est un peu particulier. Les protocoles sont très lourds, et les horaires souvent stricts, parce que les enfants qui y sont hospitalisés sont très fragiles (cancer, grands prématurés...). Le service de néonat-pédiatrie, lui, était plus souple et les horaires moins restrictifs (8h - 21h je crois). Cela dit tu as raison, c'est terrible pour les parents qui travaillent (moi, j'avais de la "chance", j'étais hospitalisée au service maternité, deux étages au-dessus... mais M. Pantoufle, avec son boulot et la Naine à gérer, n'a pu profiter de son fils que quelques minutes par jour).

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  8. Bonjour Vio, je suis sage femme et il y a trois mon petit bout de chou est arrivée à l'époque j'étais de l'autre côté (je n'avais pas d'enfant) donc je ne voyais que le côté soignant. A sa naissance il a été catalogué retard de croissance parcequ'il ne pesais que 2,4 KG a 39 semaines, et ça a été le début du grand n'importe quoi...je suis d'origine asiatique et je mesure 1M55 pour 45 KG, mon mari 1, 70M pour 60KG même en étant sage-femme, j'ai du me battre pour lui éviter les 36OOO dextro et pesée des retard de croissance. si ce n'était que ça...on continue avec l'ictère et là, surprise!!!! au bilan sanguin on suspecte une infection... sauf que le résultat isolé ne justifie pas une trithérapie antibiotique sous perfusion, une ponction lombaire, une mise sous phytothérapie intensive en soins intensif...bof j'ai pété un câble et le papa aussi qui est anesthésiste pédiatrique....donc on ne va pas nous apprendre notre métiers, sauf que vu nos profil, ils ont voulu faire les choses en grand. Notre séparation, je l'ai mal vécu parcequ'on me l'a arraché douze heures après sa naissance avec interdiction de le débrancher de la photothérapie alors que je sais le faire et surtout interpréter un score de bébé. J'ai quand même réussi a lui éviter la ponction lombaire...après 8 jours on est rentrée...et maintenant je ne regarde plus les nouvelles mamans comme avant. Bises

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  9. Coucou! Je viens de te découvrir sur Hellocoton! J'adore ce que tu fais, ta facon de t'exprimer et excellente! Continu! J'adore! ;-)

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  10. Bonsoir, ton récit est très émouvant. Moi aussi j'ai connu ça, car mon fils aîné est né à 31+4sa. Il ne pouvait pas respirer seul par contre. Cela a été long, près d'un mois d'hospitalisation. Je tirais mon lait. Mais il était bien formé, seulement plus mince qu'un bébé né à terme (2,020kg pour 44 cm). C'était dur de ne pas pouvoir le prendre dans ses bras sans l'aval d'une infirmière... Bises

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  11. Félicitation pour ton article et ta sélection! Il est vraiment bien écrit. Il m'a rappelé des souvenirs! Dans une bien moindre mesure, ma fille est née à 34 semaines. Elle respirait seule mais on a eu droit à la néonat! ça a été très dur d'être séparée d'elle même si comme toi j'y passé beaucoup de temps (....à rien faire...mais à rien faire avec elle donc c'était bien). Par contre, j'ai eu plus de chance que toi parce que je pouvais y aller à n'importe quelle heure du jour ou de la nuit et le personnel était adorable. Ils se sont battus pour que j'ai droit à une chambre avec elle pour les dernières 48h avant le retour à la maison et ça c'est vraiment un moment privilégié! Bises à toi et ton petit bonhomme!

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  12. Je suis scandalisée aussi par les horaires "d'ouverture du service"... Dans la maternité de niveau 3 où j'ai accouché, LaLutine a intégré le service "Kangourou" spécialement réservé aux bébés prématurés et....aux macrosomes. J'ignorais totalement que les gros bébés étaient aussi surveillés que les touts-petits d'ailleurs. Bref, ce service était ouvert 24h/24 et 7 jours sur 7, seuls les parents pouvaient rentrer dans la pièce mais ils étaient libres de venir quand ils le voulaient... Du coup je me dis que même si mon séjour n'a pas été des plus fantastiques, je me rends compte grâce à ton article qu'il n'a pas été si catastrophique que ça ( bon..après ma césarienne, je suis quand même restée 9h en salle de réveil séparée de mon ptit ange - au lieu des 4 heures réglementaires. En sachant que la fin de travail s'était pas bien passée, je te laisse imaginer mon inquiétude, je crois que ça a été la nuit la + longue et douloureuse de ma vie )

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  13. Mon papa est né à 7 mois, en 1954. Et il a fait 3 beaux enfants (surtout sa fille, qui est parfaite).

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  14. Merci pour tes mots, les miens me manquent quand je repense à nos 91 jours en rea/neonat. Mes guerriers sont arrivés à 25 sa et cette blessure, bien que vieille de 2 ans, ne parvient pas à cicatriser...

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  15. Carrément émouvant... Tu m'as coupé la chique. Coeur avec les doigts..

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  16. Merci pour ce bel article ! Je découvre ce soir ton blog. Je suis moi aussi maman d'une prématurée néé à 32SA (1kg400) qui a 8 mois aujourd'hui. J'ai exactement ressenti ce que tu décris et j'y repense encore constamment aujourd'hui... Le retour à la maison a été difficile pour moi car justement je n'étais plus dans cette fameuse bulle avec mon bébé ! J'espère que la douleur partira bientôt ! Très beau blog en tous cas!

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Allons chaton, tu ne vas quand même pas sortir sans faire un bisou à ta vieille tata !

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