jeudi 8 janvier 2015

Le premier matin qu'ils ne verront pas

J'ai été réveillée par la mélodie infiniment romantique de la chasse d'eau. L'Homme en pantoufles a remonté son pyjama sur son cul, de façon asymétrique je le sais, l'élastique plus haut sur la hanche droite comme d'habitude, puis il a traîné ses chaussettes dans la cuisine. La bouilloire a fait clic, l'eau bouillante dans le bol vert ébréché, ce matin c'est verveine, j'ai reconnu l'odeur.

Un grand noir plus tard.

Debout dans le cadre lumineux de la porte de notre chambre, il m'a dit au revoir. J'ai décollé ma joue de mon oreiller, dégluti et articulé de façon méthodique : Bonzourné ataleur bisou.

Ce matin je fais bien attention. Je compte les petits bonheurs, je les déguste, ils ont une autre saveur, juste. Je m'étale sur le ventre, en croix, sur ce matelas immense posé à même le sol, on n'a toujours pas de sommier. Je remonte la couette sur mes oreilles, il me reste peut-être deux minutes, peut-être dix, rien que pour moi, à savourer l'odeur de mes premiers prouts de la journée, le nez dans ma bave.

J'entends du bruit à l'étage. La Micro-Naine a réussi à descendre de son petit lit dont on a récemment retiré trois barreaux. Elle s'échappe, elle tourne un peu, elle baille, se gratte le nombril. Ce matin n'est pas différent des autres, elle laisse tomber sa tétine au sol et commence un long discours à destination de Dédé, le lapin rose pourri qui pue la rage. Au bout de pas assez longtemps, elle en a marre et appelle maman. 

Maman, je réalise pas trop, maman c'est moi. Maman arrive. Maman met ses lunettes, fait pipi, se lave les mains, vide sa cup, se relave les mains, verse le lait dans la casserole, sort un biberon propre, se frotte le nez, se casse la figure dans les escaliers, maman arrive.

Je la trouve derrière sa porte, ma prunelle, elle sourit de tous ses cils. Comme tous les matins, j'ai cette putain de chance, de trouver ma petite fille debout derrière sa porte. Elle sent fort le pipi. Je ne suis jamais bavarde avant dix heures. Je lui répète les mêmes phrases qu'hier et demain, bonjour ma chérie, tu as bien dormi, on ouvre les volets, va poser Dédé dans le lit, où sont tes chaussettes, viens, je vais te changer. 

Ne rien changer.

A table toutes les deux, elle descend son biberon pendant que j'écoute la radio, tasse pleine et regard vide. "Maman, nana ?" Je lui tends une banane. "Maman, dato ?" Un gâteau. 

Un petit noir plus tard.

Le Lardon pleure. "Maman, Lilo !" J'éteins la radio.
J'éteins la radio, je fais taire le monde.

Se fermer à l'extérieur, s'ouvrir à l'intérieur, comme on dit.

Il secoue les bras dans tous les sens comme un pantin fou, se cambre et pousse des cris. Il est drôle mon Lilo, mon Ophélio. Quelle chance putain, quelle chance j'ai. Il est tout chaud. Il sent le Mustela dans les cheveux et le vomi dans le cou. Mon bébé.

La Micro-Naine fait cuire une carotte en bois et les clés de ma voiture dans son beau four Kidkraft que les lutins ont chié des ronds de chapeau à monter apporté par le Père Noël pendant que son frère me laboure le décolleté. La routine.

A onze heures, ces deux petites personnes mènent leur vie insouciante sur le tapis du salon, au milieu d'un bordel pas possible constitué de livres tordus, de cubes en bois, de hochets divers, de mouchoirs déchirés, de poils de chat. 

Et de crayons.




Mes enfants. Mes petits bouts de folie.
Et quelle folie.

Je n'ai pas peur pour vous. 
Je ne veux pas avoir peur pour vous.

Je veux avoir confiance.

Vous êtes mon plus beau dessin, 
aux lignes floues, débordants de couleurs, 
mon plus beau combat.

Vous êtes demain.

Je vous aime.
Putain.


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A ces mamans, à ces papas, à ces enfants, ces frères, ces sœurs, ces amoureux, ces amants, ces amis, ces collègues, j'adresse humblement mon soutien sincère. 


#JeSuisCharlie

10 commentaires :

  1. Juste , j'aurais pu l'écrire et presque pareil .
    Je chéris tous les sourires du matin de ma petite bonne femme , trop consciente de l'horreur du monde et sa fragilité
    Hommage à ces innocents , je pense à leurs familles et à leurs douleurs...

    Merci Vio

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  2. #jesuischarlie et j'aime ce que tu écris encore plus aujourd'hui que les autres jours

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  3. Belle pensée émue pour toi et pour eux...

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  4. Je ne te réponds rien. Mais le coeur y est, ici aussi.
    Je t'ai déjà dit que je te kiffe??? Même quand plus rien ne va!

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    1. Oui tu me l'as dit, mais tu peux le répéter tous les jours si tu veux, ça ne me dérange ABSOLUMENT PAS. Moi aussi je te kiffe. ;)

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  5. C'est beau ce que tu as écrit là, c'est fort.
    Et j'ai relu cet article tellement de fois déja mais je ne trouve rien d'autre à dire. rien de plus

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Allons chaton, tu ne vas quand même pas sortir sans faire un bisou à ta vieille tata !

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