mercredi 20 août 2014

Café froid

D'abord on se frotte les pieds très fort et très longtemps sur la tapis de l'entrée, pour montrer qu'on est poli. On n'a pas besoin de lever les yeux bien haut pour la voir arriver, parce qu'elle est franchement minuscule. Elle essuie ses doigts en forme de saucisses sur son tablier pastel, le même depuis qu'on la connaît, et puis elle nous attrape la nuque fermement pour nous faire une bise qui claque. Son dentier lui confère une acoustique buccale fascinante. 

Derrière moi la porte se ferme, pas trop fort parce que sinon ça risquerait de déranger les voisins de palier. Pas trop fort, parce que "risque" et "déranger" sont les mots qui l'effraient le plus dans la vie. Elle se tord le cou pour m'observer sous toutes mes coutures, vérifie l'état de mes chaussures et la couleur de mon teint. Comme j'ai passé une heure à me maquiller ce matin et que je maîtrise relativement bien le nude façon "ni vu ni connu je t'embrouille", elle me dit que j'ai bonne mine aujourd'hui. Elle n'ajoute pas "tu as l'air en forme" parce que si j'avais l'air en forme elle n'aurait aucune raison valable pour m'obliger à rester vissée à une chaise pendant qu'elle virevolte de fourneau en placard pour préparer un café dilué et disposer les palets bretons en éventail dans le plateau avec minutie.



Évidemment, elle ne s'installera pas en face de moi pour partager ce goûter. Elle trouvera toujours mieux à faire, des torchons à plier en quatre ou des couteaux à faire briller. Debout. Et puis elle s'excusera, il faut qu'elle aille "acheter du pain pour ce soir, tu préfères une baguette ou une boule aux graines, je peux passer chez le traiteur chinois aussi, je sais que tu aimes ça, ou alors à la charcuterie, du jambon à la coupe, c'est bon ça, et en dessert qu'est-ce que je prends, peut-être un petit truc chez Picard, ou un machin à la boulangerie, dis moi ce que tu veux, sinon j'ai des pommes aussi et...". A la fin de sa phrase sans points ni majuscules, elle aura déjà enfilé ses chaussures, boutonné sa veste, sa "petite laine" comme elle dit, et attrapé son sac-à-ventre (elle trimballe toujours les choses importantes dans une espèce de sacoche carrée tout contre elle, devant, parce qu'elle a vu aux infos qu'il y avait une recrudescence de pick-pockets dans son département). Avant je souriais toujours quand je voyais sa dégaine de touriste allemande. Mais depuis quelques mois, son dos s'arrondit et ses jambes vacillent alors ça ne me fait plus tellement rire. On dirait qu'elle va s'envoler, à peine sortie de l'immeuble. Comme d'habitude, elle hésite à prendre son parapluie alors qu'il fait grand soleil. Elle marmonne que de nos jours on n'est jamais trop prudent, et ajoute en détachant bien les syllabes qu'il faut toujours s'attendre au pire, tu entends, tou-jours. J'ai du mal à rester sérieuse tant son petit manège me semble ridicule, mais je pince très fort les lèvres pour ne pas qu'elle imagine que je me moque d'elle. "Mes cheveux, ça va ?" Oui, tes cheveux, tu n'en as plus beaucoup, les racines sont blanches comme la neige des cartes postales en hiver, mais ça va. "Oui, ça va."

"Je reviens !"

Elle se faufile dans le couloir et trottine jusqu'à l'ascenseur.

Ma grand-mère ne marche pas : elle trottine. 
Et elle ne s'arrête jamais.

Elle me donne le tournis.
Elle me fatigue.




Ma grand-mère est un drôle de personnage, elle dit toujours que si elle savait manier les mots elle écrirait sa vie dans un livre parce que nom de diou nom de d'là y en aurait des choses à raconter. Et moi je dis toujours qu'un jour je lui ferai la surprise de lui offrir un bouquin qui la raconte pour qu'elle puisse se la raconter.

Dans l'attente, voici une liste des petits riens qu'il ne faudra pas que j'oublie de noter. Qu'il ne faudra pas que j'oublie tout court.

Au cas où elle arrêterait subitement de trottiner.
Sans prévenir.

# Ma grand-mère a deux filles et trois petites-filles. Et ça tombe bien, elle se méfie des hommes, surtout des scorpions ascendant gémeaux.

# Elle est divorcée depuis vingt ans, mais il y a quand même deux brosses à dents au bord du lavabo : une pour elle et l'autre pour récurer les joints du carrelage.

# Elle voue un culte à Eddie Mitchell et à Garou. Et à Nolwen Leroy.

# Elle collectionne les figurines et objets en forme de chouettes et de hiboux depuis des lustres (c'est elle qui a lancé la mode, en vrai).

# Dans son appartement, tous les cadres et toutes les décorations murales sont fixées à l'aide de minuscules pointes, pour qu'on ait "autre chose à penser que les trous à reboucher, quand je serai morte".

# Quand j'étais petite, je tirais sur la peau de ses joues et je disais "Ninnin, ta peau elle ressemble à une crêpe, on a envie de mettre du Nutella dessus pour le goûter." Dans le même registre, j'ai cherché pendant des années à comprendre pourquoi elle avait les fesses plates, avant d'avoir l'illumination du siècle à l'âge de six ans : c'était à force d'aller au supermarché en vélo, à cause de la selle dure, pardi !




# Quand j'étais petite (bis) j'étais vraiment une chieuse parce que je la suppliais de venir me faire un sourire après avoir retiré son dentier, le soir, juste pour me faire éclater de rire. 

# Les mouches la rendent folle. Mais genre... vraiment folle. Quand elle en voit une elle se transforme en nécromancienne level 83 en mode berserk.

# Elle a une retraite de misère et compte chaque sou, mais une faille spacio-temporelle dans son porte-monnaie l'autorise à nous gâter dès qu'elle le peut.

# Elle repasse puis plie ses culottes et les ranges soigneusement les unes à coté des autres dans un tiroir qui sent bon le savon de marseille. Ouais, bon, ça m'a toujours fasciné, tu vois. Mes culottes à moi elles sont jetées en vrac dans un tiroir en plastique, sauf les "sexy qui coûtent la peau du cul c'est le cas de le dire" : celles-là elles sont jetées en vrac dans un pochon en satin. 

# Elle trouve toujours une solution aux problèmes domestiques pourvu qu'elle ait du bicarbonate de soude, du vinaigre blanc et une ficelle sous le coude. C'est Mamie Gyver.




# C'est la seule personne saine d'esprit que je connaisse qui AIME manger du pain dur. Comme les chèvres.

# Elle répète inlassablement que "les extrêmes c'est mauvais". Et c'est valable pour tout : la politique, le dosage du sucre et les sentiments.



Et toi, ta mémé elle est comment ?


20 commentaires :

  1. En te lisant, j'ai à la fois les larmes aux yeux et un big big smile. Ma mémé a moi est partie rejoindre mon papy il y a quelques années déjà, mais elle et ses petites manies me manquent encore tellement.
    Merci pour ce bel hommage <3

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  2. Elle est morte. Et c'est bien dommage. Va voir la tienne souvent, elle te manquera.
    (Que ce billet est beau.)

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  3. Alors là, c'est juste DINGUE que tu ais pondu un article sur ta grand-mère, au moment où j'en ai un sous le coude pour la mienne !!!!!!!!!!!!!!!! Moins funny, le mien, quand même, hein. Mais bon. Les grands esprits, toussa toussa.

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  4. Ma mamie, elle est comme la tienne, surtout pour ses cheveux (qu'elle a très courts, mais avec toujours des épis), et son énergie.
    Ma mamie, elle est du genre à dire "c'est bon mais c'est gras" quand elle fait un dessert à base de crème, à toujours prendre les quignons de baguette parce qu'elle adore ça.
    Ma mamie, elle a un sacré jardin avec plein de fruits et légumes dedans, mais ça l'empêche pas d'atteindre 4096 à 2048.
    Ma mamie, quand elle parle, il y a des mots d'espagnol, d'italien, et même de trentin (petite langue similaire à l'italien), et sur son ordinateur, elle a pas Itunes, mais "itounès".
    Ma mamie, elle mélange toujours les prénoms des gens, et elle peut faire tout l'arbre généalogique avant de dire le bon prénom (hommes et femmes confondus, ça fait quand même bizarre d'être appelé par le nom de son cousin quand on est une fille).
    Ma mamie c'est une catholique pratiquante qui s'émerveille toujours devant mes fringues goth.
    Ma mamie, quand elle te sert à manger, que ce soit des pâtes, des courgettes ou du riz, et qu'elle te demande si "Tu veux deux ?", ça veut dire "Tu en veux un peu ?". Oui, c'est un concept assez spécial, mais c'est de ma mamie.

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  5. Quel magnifique texte, c'est très émouvant!

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  6. Moi aussi je mange du pain dur !!! Ou pas cuit... mais jamais entre les deux !

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  7. Très joli texte qui montre bien l'amour (un peu vache :p) que tu portes à ta grand-mère ! La mienne est moins excessive alors je n'ai pas grand-chose à raconter sur elle : elle est là, toujours, pour ses enfants comme ses petits-enfants. C'est un pilier stable et tranquille qu'on voudrait éternel.

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  8. Moi ma mémé, je la connais sans la connaître.
    J'ai pourtant vécu dans la maison à côté de la sienne pendant 10 ans.
    Elle est froide et distante, elle ne me souhaite jamais mon anniversaire et j'ai jamais vraiment parlé avec elle. Je le prends pas pour moi, elle est comme ça.

    En tout cas ta mémé à l'air trop chouette!
    J'ai bien aimé le coup du pain dur, comme les chèvres.

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  9. Excellent article !
    Sur certains points, elle m'a beaucoup rappelé mes deux grand-mères.
    La première trottine aussi tout le temps, elle a 85 ans et une énergie monstre - elle a élevé 6 enfants et a une trentaine de petits et arrières petits enfants. Nourrir les autres est sa raison de vivre, on ressort toujours des repas la panse débordante. Elle est veuve depuis une dizaine d'années mais continue à aider son fils qui a repris la ferme - et abat certainement plus de travail que moi.
    La deuxième, elle n'a eu que 2 enfants, et 7 petits-enfants, j'étais la première, et peut-être un peu la chouchou. C'était ma mamy d'amour, on a passé plein de vacances chez eux, elle est toute douce. Et maintenant c'est difficile parce qu'elle a la maladie d'Alzheimer, que c'est très dur à gérer pour mon grand-père et pour mes parents. En fait, il n'y a presque plus personne à l'intérieur, ou alors un petit enfant timide à la mémoire déglinguée. C'est triste mais je l'aime.
    Voilà ma belle <3
    J'espère que tu vas bien et tes deux petits bouts aussi, et je t'en suppliiiiie, écris plus souvent !!! (et comme tu m'aimes bien, tu vas le faire, hein ?).
    Bisou !

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  10. Très bel article qui m'a bien fait rire, merci.

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  11. Il est beau ton article ... <3
    La mienne me manque depuis 10 ans qu'elle est partie, et mon autre grand-mère je l'ai à peine connue ... Du coup plus de grands-parents du tout depuis 8 ans, ça me rend toute triste de me dire qu'ils n'auront jamais connu mes enfants, et inversement ... :( Je trouve ça tellement chouette toutes les passations qu'il peut y avoir entre différentes générations, c'est une vraie richesse !
    Ça a l'air d'être un sacré numéro ta grand-mère, savoure ses excentricités et ses petites manies tant qu'elle est là, il y a fort à parier que c'est ce qui te manquera le plus quand elle s'en ira ! ;)

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  12. Je n'ai pas de grands-parents, soit des gens mauvais soit mort trop tôt et en lisant ton article j'ai une petite pointe e tristesse et de jalousie : je n'aurais jamais d'histoires à raconter sur eux...

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  13. Ma mamie à moi elle répète toujours qu'elle grignote un truc le soir avant d'aller se coucher en souvenir de la guerre où elle a tellement manqué.
    Ma mamie à moi aussi elle ne s'arrête jamais et il faut la supplier pour qu'elle reste à table pour manger avec nous.
    Ma mamie à moi, elle est toujours contente quand je l'appelle et elle termine toujours par "Désolée, c'est toujours toi qui appelles, je devrais prendre mon téléphone plus souvent mais tu sais..."
    Ma mamie à moi, elle a plus de 80 ans et elle s'excuse toujours quand elle a mal quelque part alors que c'est normal à son âge.
    Ma mamie à moi, elle engueule mon papi son mari comme s'il avait 5 ans et ça nous fait marrer.
    Merci pour ce bel article !

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  14. Eh ben faut que je réfléchisse... J'en ai plus qu'une et je ne la vois quasiment jamais... et je crois que j'aurais plus de choses à raconter sur l'autre en fait...
    Mais ton billet est magnifique en tout cas !

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  15. Ce portrait de ta mamie est super,c'est emouvant mais il m'a fait sourire aussi, j' ai adoré te lire de bout en bout... :)

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  16. J'adore, il est savoureux ce billet! Incroyable que tu aies réussi à faire un portrait aussi riche, j'ai hâte que tu le sortes ce bouquin :) Ma mémé à moi, ce serait plutôt un papi, un petit papi voûté qui frottait son poing derrière les oreilles de son chien et lui beurrait des Petit Lu chaque matin. Un grand-père qui nous accueillait toujours serviette sur l'épaule, jonglant entre les rates qui crépitaient dans sa poele et le flan aux oeufs qui dorait au four. Si je devais parler d'une mémé qui à compter, ce serait cet homme là ;)

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  17. Ton texte est juste magnifique, les larmes aux yeux, tata !

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  18. Tu as un talent a en déboucher les chiottes mieux que le bicarbonate de soude et le vinaigre blanc. Avec ou sans ficelle.

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  19. il est beau ce texte, il est vraiment beau !

    Avec mémé, on mangera de la glace dimanche, personne ne le sait, mais dans le dernier bac, en bas dans le congelo, y'a des batonnets à la noisette, qu'elle ne partage qu'avec moi.

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Allons chaton, tu ne vas quand même pas sortir sans faire un bisou à ta vieille tata !

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