mercredi 30 juillet 2014

L'avènement de Sa Majesté le Lardon deuxième du nom.

Ou les succulentes aventures de mon périnée, tome II


Préambule. 

Enceinte de sept mois, je suis hospitalisée depuis une semaine suite à une rupture prématurée des membranes, col court et dilaté à deux centimètres, je suis contrainte au repos forcé. L'objectif est de "tenir" jusqu'à un terme moins risqué pour le bébé, estimé dans notre cas au 20 mai. Autrement dit, je passe mes journées au lit avec des couches stériles et des bas de contention, à apprendre le programme télé par cœur. Je n'ai pas Internet, mais j'ai l'eau courante (surtout dans la culotte, donc). Le soir, après le boulot, Monsieur Pantoufle récupère la Micro-Naine chez la nounou et fait un crochet par l'hôpital avant de rentrer à l'appartement, histoire que je lui fasse le compte-rendu de la fréquence de mes contractions et des blagues de Nagui (et que je vérifie si les chaussettes de ma progéniture sont assorties à ses barrettes) (non) (il a oublié les chaussettes et les barrettes).

Nous sommes le vendredi 9 mai 2014. À l'origine, nous avions prévu de passer le week-end dans un trou perdu au fin fond de l'Allier pour célébrer les trois quarts de siècle de la grand-mère de l'Homme et le premier anniversaire de la Naine lors d'une réunion de famille prévue depuis plusieurs mois dans un corps de ferme loué pour l'occasion, avec une piscine, du taboulé et des chèvres. Un truc cool. Étant donné les événements, nous avions évidemment annulé notre venue. Mais comme je suis bonne et que je ne veux pas vexer ma belle-mère, j'ai convaincu Pantoufle-Man de s'y rendre malgré tout avec la Lardonne. Sans moi. Après le repas de midi, il prend donc la route. Ma mère est arrivée la veille pour s'occuper de faire tourner mes machines de linge en retard et me ravitailler en chocolat me soutenir.

"Pars tranquille, homme, je sens dans mon château fort intérieur d'instinct féminin maternel que ce n'est pas pour tout de suite."


Samedi 10 mai 2014.

# 07h54. On m'apporte mon plateau de petit déjeuner. Comme d'habitude, je demande un chocolat chaud, et on me donne une tasse d'eau chaude avec un sachet de poudre blanche et un sachet de poudre marron. J'en fiche la moitié sur mon t-shirt préféré, celui avec un chaton qui porte des lunettes de soleil et un perfecto.

# 08h32. Je me lève pour me récurer la couenne au gant de toilette. Je sens mon ventre tendu. Bouarf. La routine.

# 09h10. Deux aides soignantes viennent refaire mon lit. Comme d'habitude elles m'aident à booster mon sexe à piles en m'enfilant mes bas (je n'ai pas le droit de le faire toute seule, trop d'effort). Elles font la course, chacune d'un coté avec son bas, pour savoir qui arrivera en haut de mes jambons poilus la première.

# 09h47. Je sens mon ventre très tendu, quand meme. Je demande un monitoring.

# 10h38. Après une heure branchée, la machine n'a enregistré que trois contractions de magnitude "elle nous fait chier pour rien celle-là". Pas d'inquiétude, donc. Je me dis que QUAND MÊMEUH ce serait vachement balot que mon fiston se pointe PILE pendant les 48h où son père est à 700km de l'hôpital, alors que ça fait une semaine que je joue à un deux trois soleil avec mon utérus, plus clouée à mon lit que Jésus à sa croix. Mais une sage-femme très vieille expérimentée me rassure "Oh là, ma p'tite demoiselle, croyez-moi, c'est pas pour tout d'suite."

# 11h02. Ma mère et mon beau-père viennent me rendre visite avec des culottes propres et un smoothie-au-kiwi-qui-coûte-un-demi-smic-à-la-cafet. Je me garde bien de parler de mon mauvais pressentiment. Je ne veux pas affoler mes troupes, je suis Aragorn (enfin, j'ai au moins les cheveux aussi cracra que lui, présentement).

# 11h56. Mes invités partent tandis que mon plateau repas arrive dans une drôle de chorégraphie improvisée sur le pas de la porte. Je suis émue par tant de synchronisation, la vie est remplie de poésie, mes hormones dansent la macarena et mon ventre devient dur comme un caillou sous testostérone. 

# 12h31. Devant les infos régionales, je mastique mes patates et une nouvelle contraction indolore vient me faire coucou dans le t-shirt. Je sors mon bloc note et je décide de commencer à noter les intervalles, histoire que les infirmières ne me prennent pas pour une folle flippée du bocal quand j'évoquerai à nouveau mes doutes. 




# 14h37. Deux heures que les vagues reviennent régulièrement, toutes les quinze minutes, ça sent le rouchich'. Je somme mon Lardon de cesser immédiatement ses conneries et j'envoie un texto à l'Homme pour lui dire que "tu sais pas la dernière ? Huhu".

# 15h13. On m'apporte du Spasfon et on me recommande de prendre une douche chaude. Ça fait un mois que je suis en faux-travail régulièrement, je ne dois pas m'inquiéter, ça va passer ma p'tite dame. Monsieur Pantoufle m'appelle pour avoir des nouvelles du front. Il visite une réserve naturelle avec la Naine, il paraît que ma belle-mère lui a confectionné un chapeau avec un foulard et qu'on dirait une petite indienne en sari. On me dit qu'elle est très jolie, mais je lève les yeux au ciel en songeant que ma fashion-victim de fille est en train de se ridiculiser devant un troupeau d'éléphants. La tehon. Je ne veux pas inquiéter l'Homme donc je dis "J'sais pas trop..." mais à l'intérieur de mes vergetures j'ai envie de pleurer parce que je SAIS que c'est pour aujourd'hui, ma p'tite dame, et que je dois me préparer à accoucher sans lui.

# 16h35. Comme prévu le Spasfon n'a eu aucun effet et la douche chaude à bien fait marrer mon périnée. Ma mère et mon beau-père reviennent me voir. Je raconte mes aventures. 

# 16h49. Mes contractions sont toujours aussi régulières, légèrement douloureuses mais largement supportables. Je rappelle l'Homme en lui disant que cette fois ça y est, j'en suis certaine, notre fils est un relou de service. Il me dit que la Naine a vu des singes, des chèvres et des rapaces, et qu'elle a mangé une compote au goûter. Il me dit aussi de me détendre et qu'on refait le point par téléphone d'ici une heure et demi, lorsqu'ils seront rentrés au gîte. En vrai, je sais que derrière son ton de grand chef Sioux il n'en mène pas plus large qu'une banquette de caravane premier prix rongée par les mites.




# 18h07. Ma mère prend le relais pour noter les intervalles entre les contractions, on entame la troisième page de mon calepin, mon beau-père commande des pizzas. La sage-femme a changé d'avis, il semblerait que ce ne soit pas pour de rire, mais elle me rassure : "Croyez moi, ma p'tite demoiselle, votre fils ne sera pas là avant demain après-midi, il aura bien l'temps de revenir votre monsieur, et puis sinon bah... vous n'serez pas la première ni la dernière à accoucher sans le papa hein..." Je deviens mentalement très violente l'espace d'une seconde mais je souris poliment comme si j'avais un cintre coincé dans la bouche.

# 18h23. Je demande à l'Homme s'il pense pouvoir traverser la France en Go Fast pour être avec moi au petit matin. Il comprend qu'il ne s'agit pas franchement d'une question. 

# 19h12. J'ai du mal à terminer mon plateau repas (auquel j'ai eu droit puisque la moitié du personnel soignant ne veut pas me croire quand je claironne que bordel de nouille je suis en plein travail) : une contraction vient m'interrompre toutes les trois minutes. Je gère en appliquant des techniques de sophrologie apprises lors de mes cours de préparation à l'accouchement l'an dernier (bah oui, pour cette grossesse-ci, j'ai pas eu le temps d'en prendre étant donné que, je te le rappelle, je suis à 33 semaines). Pendant ce temps-là, l'Homme quitte sa famille précipitamment, Micro-Naine sous un bras et sandwich sous l'autre.

# 19h30. Mon beau-père fait un saut à l'appartement pour aller me chercher mon ballon de grossesse. Puis il me souhaite pudiquement "bonne chance" et y retourne.

# 20h15. Je commence à avoir bien mal.  Je prépare ma mère à devoir affronter la suite des événements, à se prendre une éventuelle volée de jurons dans les prochaines heures, et je lui demande de ne surtout pas laisser transparaître le moindre nano-signe de stress sous peine d'être privée de ses petits enfants à vie. Elle essaye de me sourire. Je me rappelle subitement qu'elle aussi a accouché un jour (et même que j'étais un sacré gros steak), et qu'elle sait très bien de quoi je cause. 

# 20h18. Elle me demande si elle peut "juste pleurer un petit coup, comme ça c'est fait".

# 22h01. L'Homme m'appelle de la voiture avec son super kit mains libres intégré au tableau de bord style "James Bond père de famille". Il me dit "Comment tu vas ?" Je lui réponds "Kestucrois, j'accouche là, je SOUFFRE" et je raccroche. Dorénavant ce sera ma mère qui s'occupera de faire la secrétaire. Mais dans la salle-de-bain, hein, parce que je ne tolère qu'un silence de cathédrale durant mes contractions.

# 22h34. La sage-femme de nuit vient me poser un monitoring. Elle est beaucoup plus aimable. Puisqu'il ne s'agit pas d'un faux-travail (elle me croit, elle ME CROIT putain), elle accepte de me faire un toucher vaginal pour estimer l'évolution de mon col. La moitié de moi-même prie pour être encore à 2 centimètres (parce que ça laisserait un espoir à l'Homme d'arriver avant son fils), l'autre moitié espère entendre 8 centimètres (parce que nom d'un caniche mal peigné, je SOUFFRE) (je t'ai dit que je souffre ?). Elle annonce 3.




# 22h50. Ma mère me fait remarquer que je hulule. 

# 23h42. Fin du monitoring, mon col est à 4 centimètres. La sage-femme appelle le bloc obstétrical pour les prévenir que j'arrive "22 ans, 33SA, G4 P2". Elle me demande s'il faut également prévenir l'anesthésiste. Comme je lui avais demandé de le faire lorsque j'étais encore lucide, ma mère m'énumère toutes les raisons pour lesquelles je ne souhaite pas avoir recours à la péridurale. Je réponds à la sage-femme "OUI, par pitié, prévenez l'anesthésiste".


Dimanche 11 mai 2014


# 00h03. La sage-femme pousse le fauteuil roulant dans lequel je me tortille à travers les couloirs de l'hôpital pour "me descendre en salle". Ma mère trottine derrière avec mes affaires dans un sac. Elle m'annonce que Pantoufle Man sera là dans moins de deux heures. QUOI ?! Je n'y croyais plus. Je suis soulagée qu'il ait trouvé une faille spacio-temporelle sur l'autoroute, avec un peu de chance il prendra la relève à temps pour voir naître le Lardon. 

# 00h09. Une étudiante sage-femme me prend en charge et me demande d'enfiler la blouse de l'hôpital et de grimper sur la table, l'anesthésiste lit mon dossier, il va arriver. Je voudrais faire pipi... "La dame veut faire pipi, elle peut faire pipi ?" Je vais faire pipi comme une grande. Je ressens le besoin de m'accroupir à chaque contraction. On est biiien accroupi, ooooh... je décide de passer le restant de mes jours accroupie dans ce couloir.

# 00h12. Un homme beaucoup trop mignon pour se cacher derrière un masque vert, avec les mêmes sourcils qu'Emma Watson, entre dans la pièce. Je voudrais bien faire un peu d'esprit mais je n'arrive pas à dire autre chose que "Ouhouhh Huuuu ouh aïe aïe aaaaïeuh". Je fais le dos rond. Après avoir fait ses petites affaires dans mes vertèbres, il m'explique comment fonctionne le biniou. J'ai un petit bouton magique pour doser moi-même le produit, c'est fantastique.

# 00h17. Je répète : C'EST FANTASTIQUE.




# 00h22. "Hé... tu veux pas me dire comment il va s'appeler ? Rho tu peux, maintenant, hein..." Non vile maman. Ne profite pas de ma faiblesse.

# 00h43. Je suis dilatée à 9 centimètres. Soudain je regrette presque d'avoir encore cédé à la péridurale. Si j'avais su que ça irait si vite... Je décide de ne pas ré-appuyer sur le bouton magique. Ma mère raccroche le téléphone et m'indique que l'Homme sera là dans moins d'une heure. J'ai peur qu'il ne soit pas là à temps. Ma mère appelle ensuite mon beau-père qui dort à l'appartement. "Chéri, saute dans un pantalon et tiens toi prêt à réceptionner la Micro-Naine sur le parking de l'hôpital. Monsieur Pantoufle va arriver."

# 01h07. Puisque je suis un guerrier et que je n'ai pas appuyé sur le bouton une nouvelle fois, l'effet antalgique se dissipe progressivement. Je suis regonflée à bloc, mon fils sera bientôt dans mes bras, et son papa est aux portes de la ville. Je me concentre sur les battements du doppler qui résonnent dans la pièce et j'affronte les contractions une par une. Je douille ma race en fait. Mais je suis heureuse. Soudain, je sens que "ça pousse en bas". 

# 01h09. La sage-femme étudiante me confirme que mon Lardon s'est engagé dans le bassin et qu'il progresse à chaque contraction. Elle demande à sa supérieure si elle doit me sonder. "Ah... non, Manon... je crois que tu n'auras pas le temps. On va se mettre en place."

# 01h13. Le peuple s'active autour de moi, on installe les étriers, on y pose mes jambons, les pédiatres sont prêts à réceptionner mon fils dans la pièce d'à-côté. 

# 01h16. Je commence à sérieusement avoir envie de pousser, mais je me retiens. Je veux attendre Monsieur Pantoufle. 

# 01h21. On voit les cheveux. Enfin, tout le monde voit les cheveux sauf moi. Ma mère fait un effort monstrueux pour ne pas s'évanouir d'émotions (pourtant elle est infirmière). Je hurle demande qu'on me donne mon miroir. Je VOIS ses cheveux. Oh, il en a pleiiin, il est brun, il a plein de cheveux ooooh... mon bébééé...

# 01h22. La sage-femme me dit qu'on ne peut plus attendre, il faut pousser.

# 01h23. Pantoufle-Man vient de se garer sur le parking de l'hôpital, la Micro-Naine dort comme une vieille chaussette dans son siège auto sous la surveillance de mon beau-père. 

# 01h24. Ma mère, au téléphone avec l'Homme : "Dépêche-toi, dépêche-toi, il va arriver... elle pousse, là..."

# 01h27. Je ressens une douleur atroce, comme si j'étais écartelée. "Mamaaan ! Appuie sur le bouton de la péridurale RIGHT NOW !" C'est trop tard. Je crie que je vais mourir, et bordel c'est QUOI cette douleur, au secours ! La sage-femme me répond calmement que c'est normal, c'est la tête qui arrive, ça va aller madame. NORMAL ?!

Oui, à la fin d'un un accouchement on s'exprime en majuscules.

# 01h29. Ma mère au téléphone : "Cours, cours, cours... AAARGH ! La... la... la tête est sortiiie... cours !"

# 01h30. Comme je n'arrive pas à me concentrer au milieu de ce brouhaha (qui se situe d'ailleurs essentiellement dans ma tête), je demande gentiment un peu de silence (après coup, on m'a précisé qu'en fait j'ai braillé "Bon sang mais tais-toi maman !" au moment de l'expulsion).

# 01h31. "Votre fils est là madame, vous voulez l'attraper ?" Ouiiii ! Ma mère raccroche. J'entends la voix de l'Homme quelque-part dans le couloir. Je saisis mon bébé sous les bras et le remonte sur ma poitrine. À peine le temps de le regarder qu'on me l'enlève pour le confier aux pédiatres dans une pièce où personne n'a le droit de l'accompagner.

# 01h32. L'Homme entre dans la salle essoufflé, sur-chaussures à moitié enfilées et blouse mal fermée, rouge comme une pivoine. Il bondit vers la table de torture et me prend dans ses bras. Il me dit bravo, ou félicitations, ou bonne année, je ne sais plus, mais quelque chose de réconfortant. Je lui réponds en reniflant dans mes larmes de baleine "Je l'ai pas vu mais il est beeeau ouiiin ils m'ont pris mon bébé il a plein de cheveux il est tout petit il est où je veux le voiiir..."

# 01h33. Ma mère s'affale sur une chaise. Elle demande "Alors, il s'appelle comment ? On peut savoir maintenant, hein ?" Oui.

# 01h57. Encore un petit effort, et j'expulse le placenta. Immédiatement, la sage-femme le scrute et remarque des lésions qui évoquent un champignon (ça t'apprendra à lire mon blog en mangeant tes Chocapics). L'étudiante fait quelques points sur mes "éraflures, trois fois rien". 

# 02h01. Une infirmière entre avec une petite miche de pain en forme de bébé dans les bras. Elle nous présente enfin notre fils et nous explique qu'ils vont le transférer en réanimation. Je n'ai pas rêvé, il a bien un nez en trompette (en "toboggan" comme dit son père) comme sur les échographies. Elle nous montre son dos et son torse minuscules, recouverts d'une éruption cutanée rougeâtre et granuleuse apparemment bénigne. On dirait qu'il a une peau de dragon. Je le prends quelques minutes contre moi. On est enfin tous les trois (ma mère se liquéfie sur sa chaise quelques mètres plus loin).





# 02h10. Ophélio s'en va de nouveau dans les bras de l'infirmière. Monsieur Pantoufle titube derrière. 

# 02h14. Mes gènes de marmotte se rappellent à mon bon souvenir, j'ai une envie impérieuse de dormir. Ma mère m'aide à m'installer sur le côté puis elle rentre à l'appartement avec mon beau-père et la Micro-Naine. Je me retrouve seule dans un silence déstabilisant, mais agréable. Je regrette juste de ne pas profiter de ce calme avec mon fils et mon mari (J'ATTENDS) mon compagnon.

# 02h38. J'ai peut-être dormi, je ne sais pas trop, je me sens molle comme une pâte-à-sel pas cuite. L'Homme revient du service de réanimation où il a accompagné le petit, avec deux photos floues et des nouvelles fraîches. Notre bonhomme pressé nous confirme combien il est déjà fort : malgré son terme, il n'a pas eu besoin d'être intubé et a su immédiatement respirer seul sans assistance (ceci notamment grâce aux corticoïdes auxquels j'ai eu droit durant mon hospitalisation pour accélérer la maturation des organes, et au fait que j'ai "réussi" à le garder une semaine dans mon ventre après la rupture des membranes). Comme prévu, c'est un sacré morceau : 45cm pour 2,4kg. 

# 03h00. Je demande à chaque membre du personnel qui a le malheur de passer la tête dans la pièce quand est-ce que je pourrai voir mon bébé. Tout le monde me répond que je verrai ça avec les sages-femmes du service maternité.

# 04h05. On me remonte au service maternité. Lorsque je pose la question, on me dit qu'il faut d'abord que je mange quelque chose et que je dorme quelques heures pour reprendre des forces, et que de toute façon le service de réanimation n'ouvre ses portes aux parents qu'à partir de 11h du matin. Sauf que moi je ne pourrai pas fermer l'oeil avant d'avoir vu mon lardon, je le sais, ils sont drôles ces gens. Je n'ai même pas eu le temps de compter ses doigts ou de voir son zizi, faire toutes ces choses niaises que font les gens quand leur enfant naît. Et puis j'ai mal imprimé son odeur dans mes narines, j'ai peur d'oublier la forme de sa bouche, et sa fossette, elle est à droite ou à gauche déjà ? Je ne sais plus. Je négocie avec le chef de service : je dois avaler un yaourt Mamie Nova et, en échange, après avoir pris ma tension et ma température trois fois, la sage-femme m'escortera en fauteuil-roulant jusqu'en réa. Youpi ! Je n'ai plus du tout envie de dormir, j'ai trois ans et c'est Noël.

# 05h41. Après avoir studieusement suivi tout le protocole de désinfection/blouse bleue/chaussons de schtroumpf, j'entre enfin dans la chambre (on appelle ça un box) numéro 2. Il y a une petite pancarte au nom d'Ophélio sur la porte, et des bips stridents partout, des fils et des machines. J'aurai tout le temps d'apprendre à quoi servent tous ces bidules dans les jours à venir. L'Homme avance mon fauteuil jusqu'à l'incubateur et enfin je le vois, paisiblement endormi au milieu d'un nid de langes : mon trop petit ange. Une chose indescriptible, effrayante et formidable, se passe alors : je ressens la vague magique dont parlent les magazines. La fameuse claque dans la tronche, le grand déménagement des hormones, et tous les superlatifs du dictionnaire deviennent ridicules. Moi qui avait peur de ne pas avoir assez de place dans mon coeur à côté de ma Micro-Naine, je comprends enfin le mystère de la multiplication des pains. Pendant que mon myocarde double violemment de volume, je suffoque. Mes poumons se tassent dans les coins. "Je peux le prendre ?"



# 06h30. Voilà, c'est fini et ça commence. C'est trop nul et absolument parfait en même temps. J'ai accouché pour la deuxième fois. J'ai pris le temps de promettre des montagnes à mon bébé, de lui chanter les petits poissons dans l'eau, et de l'embrasser beaucoup beaucoup partout partout, avant de le rendre à la puéricultrice. Monsieur Pantoufle et moi sommes épuisés, nous sommes remontés dans ma chambre de maternité, on se donne la main comme deux gamins, et nous commençons la première d'une longue série de courtes nuits. 




Bientôt je vous parlerai de l'étrange parcours que nous avons ensuite connu avec notre petit Jambon farceur en réa, de mon parcours de maman de prématuré, et de maman prématurée tout court. Avec un peu d'imagination, on arrive à trouver ça rigolo, un peu, après. Mais si, je te montrerai.




Hashtag sourire crispé et anticerne à la truelle.

42 commentaires :

  1. Une belle arrivée en fanfare pour le lardon deuxième de ce nom :)

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    1. Ah ça ! Pressé de s'installer dans mon ventre (sans demander la permission), pressé d'en sortir (sans demander la permission non plus). Du coup on l'a inscrit en maternelle pour ses trois mois.

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  2. Putain j'ai pleuré vite fait avec ta mère...

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    1. Si tu n'as rien contre les mouchoirs verts à l'eucalyptus (mes préférés) je t'en envoie un par La Poste demain.

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  3. Ma chère Vio, comme tes textes m'avaient manqué !
    J'ai à la fois ri et à la fois pleuré. Et en plus tu es tellement belle sur les photos. Jsais pas, on dirait pas que tu viens juste d'accoucher - même si tu as l'air de penser le contraire.
    J'ai hâte de lire la suite, contente que tu aies eu (pris) un peu de temps pour nous partager cette expérience <3 J'espère que ça se passe bien avec tes 2 descendants et que vous avez trouvé un bon rythme.
    Je te fais plein de bisous avec des paillettes !!

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    1. Merci Loïs ! J'ai mis une semaine à pondre cet article, écrivant paragraphe par paragraphe dès que j'avais une minute "à moi". Je te raconte pas le soulagement lorsque j'ai enfin cliqué sur le bouton "publier". :P

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  4. Waouh, tu m'as tiré les larmes... quelle entrée fracassante pour Ophélio (c'est drôle, mais heu, comment dire, c'est un peu mon prénom au masculin, ça fait tout bizarre...)... et quel courage (c'est pas grave que t'aies gueulé sur ta mère, on te comprend, et elle aussi a assuré), sérieux tu es trop une warrior.
    Sans compter que tu es absolument magnifique, ce qui ne gâche rien :)

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    1. Maintenant que je connais ton prénom et celui du Crapiot, tu pourras bien me dire celui de ta Chips quand elle sera sortie de sa grotte. Hein ?

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  5. Merci de partager. Ça me laisse toute chose... Je vous souhaite beaucoup de bonheur a tous les 4!

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  6. que d'émotions et mille souvenirs de la naissance de Petit bonheur qui reviennent avec ton récit.
    <3 <3 <3

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    1. Je crois que c'est pour ça qu'on boit les récits des autres comme des liqueurs rares. Ça fait remonter l'ivresse.

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  7. Ces gosses... Toujours un truc pour se faire remarquer !
    Bienvenue au club des accouchements DANS LA DOULEUR. Mon périnée est un warrior, je te rappelle que Paupiette faisait 4.135 kg. La garce. Allez, vive le nichonnage et la péridurale !

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    1. Si j'avais su qu'un jour je vanterais les avantages la péridurale... héhé. Je suis hyper satisfaite : chez moi elle a fonctionné à merveille. Mais le mieux quand même, c'est cette histoire de bouton doseur magique, là. Je suis très fière d'avoir su résister après avoir repris des forces, même si j'ai beuglé comme une vieille vache à l'abattoir, parce que j'ai tout senti (et ça aussi c'est magique). La dernière dose n'a pas eu le temps de faire effet pour l'expulsion mais a été efficace pile au moment des points. Timing parfait.

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  8. Je crois que je t'aime ♡

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  9. Pfouuuuuuuuuuuuuh, j'ai la chair de poule! Merci pour ce récit, à la fois drôle et émouvant... comme d'habitude!!!!!!!

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  10. J'ai adoré ton récit d'accouchement ! Quel suspens en plus avec l'arrivée en catastrophe de M. Pantoufle !!
    Ça fait vraiment plaisir de te lire à nouveau ^^

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    1. Franchement c'était comme dans les films. Ils se sont "ratés" à quelques secondes. La porte de gauche se fermait sur mon fils tandis que celle de droite s'ouvrait sur l'Homme.

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  11. Ben avec tout ça, j'ai versé ma larme moi (et moi aussi j'ai eu un rigolo né PILE le jour où son père était pas là)

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    1. À peine nés qu'ils nous rendent déjà zinzins, c'est dingue. Je penche pour la thèse de la conspiration intergalactique des foetus rebelles.

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  12. Wahou ça me fait tout drôle de lire ton récit d'accouchement, j'ai l'impression que j'étais à côté de ta mère en fait ! C'est super bien raconté, bravo ! J'ai hâte de connaître la suite des évènements !
    Moi aussi j'ai eu une rupture prématurée des membranes, à 31+3sa mais j'ai accouché à 31+4sa et il y a eu la réa puis la néonat, en tout 28jours d'hospitalisation. Mon bébé pesait 2kg020 pour 44cm ce qui était très bien pour le terme. Par contre il était intubé car je n'avais eu qu'une piqûre de corticoïdes et j'ai accouché 4h plus tard...

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    1. Ce n'est pas tout rose comme atterrissage, mais on en sort à la fois cassé et grandi. Je crois. J'espère que ton bébé se porte bien ! Bises.

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  13. Sacré récit ! :) Félicitations pour la naissance de ton fils, né pile 10 ans après mon aîné :)

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    1. Merci. Oh le cru 2004 est pas mal non plus il paraît.

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  14. Félicitations ! Bravo pour cet nouvel accouchement
    Bienvenue à Ophélio
    et superbe récit, tu as une écriture très plaisante !

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  15. Depuis ton sms ou tu me disais que mr pantoufle n avait pas était la a l accouchement et que tu raconterai ça bientot... j allais presque tous les jours ici pour enfinnnn connaître cette histoire... et bien je ne suis absolument pas déçue :)... et au delà de tout ça je suis heureuse de voir que tu as réussi a prendre du temps pour toi (pout nous) pour encore une fois nous pondre un article croustillant, drôle et émouvant a souhait.... du toi tout craché... merci et longue vie a Ophelio...

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    1. Si tu veux je te fais la version "sons et lumières" dans deux semaines. ;}

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  16. Magnifique récit tragi-comique de derrière les fagots!
    Félicitations pour cet accouchement épique, à toi, ton lardon minus, ta lardonne et à Monsieur Pantoufle Prince du Go Fast.

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    1. Merci à toi de toujours laisser un petit mot. <3

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  17. Woaw, très beau récit, j'en ai les larmes aux yeux !!
    Ma cousine a accouché d'un très grand prématuré de 26SA donc j'imagine un tout petit peu les semaines qui ont suivies...
    En tout cas, je souhaite la bienvenue à Ophélio :) Et félicitations à toi et à Monsieur Pantoufle pour son record de vitesse (j'espère qu'il n'a pas rencontré de radars ^^).

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  18. Welcome petit lardon ;)))))) Félicitations à vous et pleins de bonheur à la petite famille Pantoufle ^^ Quel magnifique hommage, récit, tu m'as mis les larmes aux yeux, la boule au ventre, j'ai eu l'impression d'être avec toi dans ta chambre à essayer de faire patienter petit Lardon pour pouvoir l'accueillir avec Mr Pantoufle <3 Quelle belle histoire, et cette façon de raconter, je suis fan !!!!!!!! J'ai découvert ton blog grace aux liens de "Samerlipopette" et c'est un bonheur de te lire, merci pour ce moment de rire, bonheur et franchise partagé ;) A très vite.......Chacha

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  19. Moi, je suis une curieuse, qui a pris les photos ? avec un portable? ON A LE DROIT DE FAIRE CA ? parce que si oui, je trouve ça terriblement chouette.

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    1. Tu déconnes là ? Heureusement qu'on a le droit de mitrailler de photos la naissance de son propre rejeton, dis ! Manquerait plus que ce soit interdit. Tu peux même filmer ton placenta en mode macro si tu veux. Et sinon pour te répondre toutes les photos ont été prises par ma mère et Pantoufle Man, sauf les deux dernières : c'est moi, et une infirmière en réa.

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    2. Bah j'ai jamais été à l’hôpital, enfin si, mais j'avais pas de portable, et dans ma tête je vois des affichettes partout " téléphone interdit " onde blablabla ".
      Mais du coup je trouve ça trop méga génial !

      et je me coucherai (à peine) moins bête. Merci

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    3. Effectivement ton portable doit être en "mode avion" (ce qui n'empêche pas de prendre des photos). Mais pour un événement pareil, on n'hésite pas à sortir le bon gros appareil photo des familles. ;) Et bien sûr, si tu prends en photo une infirmière ou une sage-femme, tu lui demandes gentiment son autorisation (en général elles sont ravies de poser avec les jeunes mamans), mais ça c'est du bon sens.

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    4. J'ai ri de l'appareil photo des familles parce que.. y'a que moi qui sait m'en servir. ^^
      Oui pour le reste c'est juste du bon sens évidemment !
      Merci encore ! (:

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  20. Oh, j'attendais avec impatience ce récit et je n'ai pas été déçue. Bravo et merci pour ce récit halletant.
    Moi aussi j'avais envoyé mon chéri en week-end familial à l'autre bout de la France le grand jour! Mon mari m'en a d'ailleurs voulu de lui avoir dit de partir (il doit m'en vouloir encore 2 ans plus tard) et a remercié son fils pour la solidarité masculine dont il a fait preuve en l'attendant quand même avant de sortir (rien sur le fait que personne ne lui a demandé d'arriver 15j avant terme alors que sa soeur avait attendu et même dépassé la date prévue pour son arrivée).
    J'espère pour vous que la prochaine naissance sera un peu plus zen quand même parce que je trouve que ça compte pour la suite!

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  21. J'ai pas arrêté de faire "Oh.." "Ah..." "sniff".
    C'est beau. J'envie toujours les meufs qui ont eu un accouchement canon. Bande de déesses va...
    Plein de bécots.

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  22. Ba bravo, je l'avais déjà lu en reniflant. Voilà que je le relis ... en reniflant. J'ai retenu mon souffle pendant l'arrivée de Mr Pantoufle ...
    Merci pour la consommation de mouchoirs !

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Allons chaton, tu ne vas quand même pas sortir sans faire un bisou à ta vieille tata !

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