jeudi 5 décembre 2013

Tu verras, c'est que du bonheur !

Et mon cul c'est du chou fleur ?

Enceinte, j'ai eu du mal à accepter de voir mon corps muter de semaines en semaines. A chaque sortie douche, une fois la buée partie du miroir, je scrutait tous mes coins pendant environ douze minutes. Le sourcil gauche froncé, j'entâmais un balayage en règle de mon anatomie, des chevilles gonflées à la chevelure hirsute. Le constat est clair, aussi clair que de l'eau de roche saturée d'hormones.

Premier trimestre : trop carpette pour ramper jusqu'aux toilettes, mais j'ai une bassine bleue très design alors ça va.
Deuxième trimestre : j'ai juste l'air grosse, on ne me laisse pas passer devant à la caisse chez Leclerc, je fume des oreilles mais ça va.
Troisième trimeste : je signe mes mails d'un B qui veut dire Baleine et ma réputation de grognasse me précède (mais mon nombril précède ma réputation donc ça va).

J'avais hâte d'être "après".
De me laisser submerger par cette fameuse vague de béatitude.
De retrouver mes intestins, ma vessie et les sushis.
Tout ça, quoi.

J'ai pas été déçue.

Le lendemain de mon accouchement (je réalise que je ne vous ai pas raconté cet épisode-là de ma vie palpitante, quelle drôle de blogueuse bébé je fais), à la maternité, dans le miroir de ma salle de bain (im)personnelle, j'ai cru voir une autre personne. Je sortais de la douche les jambes arquées et le dos courbé, poussant des "ouille, ouille, ouille" à chaque mouvement, quand pof, j'ai croisé mon reflet.

Une bombe. Oui, il faut le dire : une bombe.

Le ventre plat, les seins pleins, les cuisses fines. J'en revenais pas.

Si t'oublie deux secondes les petits détails (peau flasque, culotte jetable, colostrum perlant, cheveux gras, cernes à rallonge, lunettes de travers et chaussons roses), objectivement j'étais canon.

En revenant m'échouer sur mon lit devant ma purée en barquette et mon yaourt Mamie Nova, ce matin-là, j'étais radieuse.

Ça n'a pas duré.

Sans transition, comme dans les Guignols.

En lettres de sang (menstruel), sur un fond sonore digne d'une marche militaire en Mordor, il est arrivé : le Baby Blues. A prononcer en mimant l'agonie. Bébi blouzeuhaaargh.

Retrouvant mes facultés intellectuelles, il devait être midi (Nagui, repère temporel), j'ai réalisé plusieurs choses. D'abord, cette fameuse tornade de bonheur, je l'attendais toujours. J'avais beau fermer les yeux, me boucher le nez et crier "prête !", il ne se passait rien. Je regardais mon bébé dans son berceau transparent, et j'avais l'impression de faire une découverte au zoo : C'est mignon, c'est doux, c'est quoi ?

J'ai usé ma rétine à l'observer dormir, à imprimer ses contours, à veiller. Mais l'évidence était là : je ne l'aimais pas. Enfin si, un peu. Comme on aime une chose fragile. Comme un devoir.

J'aimais son père, j'aimais mon chat. Mais elle, je ne l'aimais pas.

Petit à petit, j'en suis venue à regretter. Cet enfant que j'avais tant désiré, attendu, imaginé. Je cherchais le ticket de caisse, je voulais le rendre, finalement j'avais changé d'avis.

Elle était bien proportionnée, elle sentait le savon, elle était chaude, parfois drôle, toujours adorable, elle me fixait, elle me désignait.

Elle avait besoin de moi.

Elle m'arrachait les tétons, elle me faisait pipi dessus, elle vomissait sur son pyjama propre, elle hurlait en pleine nuit.

Je n'avais pas besoin d'elle.


En écrivant ces lignes, je réalise combien mon regard était cruel. Mais l'origine de la dépression qui a suivi se trouve là, dans ce paradoxe. Dans la culpabilité.

Les jours passaient, et je commençais à apprivoiser ce bout de nous qui gesticulait. Je répondais tant bien que mal à ses besoins, j'étais comme un Sim's. Je me programmais pour la journée, et roule ma poule. Dodo, couche, tétée, câlin, dodo, bain, tétée, dodo. Maman automate.

Mais je n'arrivais pas à faire le lien. Mon enfant imaginaire me manquait. Était-ce vraiment elle, qui labourait mes côtes la nuit ? Elle qui répondait à mes caresses, dans le bain ? Était-ce vraiment elle, dans mon ventre ? Était-ce vraiment elle que j'avais voulu si fort ?

Heureusement, son père a pris le relais. Tout le monde voyait bien que j'étais au bout du rouleau, et qu'il n'y avait plus de PQ dans la réserve. Il s'occupait d'elle, me l'amenait pour que je la nourrisse, la câline, puis repartait la bercer pour l'endormir. Il se levait la nuit, pendant que j'enfouissais ma tête sous l'oreiller en pleurant. C'était pas compliqué en fait : quand je manipulais ma fille, j'étais prise de violents tremblements. J'avais peur de lui faire mal, peur de la toucher, peur de ne pas savoir. Et honte, aussi. Une honte indicible.

Je m'en voulais de lui faire subir ça. Elle n'avait rien demandé, elle n'y était pour rien. Personne ne mérite d'avoir une maman indifférente. Je voulais qu'elle soit heureuse.

Prise de violentes crises d'angoisses, ne me reconnaissant plus, j'ai décidé d'aller consulter un psychiatre. Il ne m'a pas aidé beaucoup, je n'étais pas du tout à l'aise en face de son grand bureau bien rangé.

Ce qui m'a soigné, c'est de prendre de vraies vacances à trois. Loin de chez nous, loin de notre famille, loin de notre pays. Nous avons vadrouillé en Europe de l'Est pendant trois semaines, recollant avec nos rêves d'avant. Libres, dynamiques, curieux. C'est étrange comme j'ai eu besoin de me retrouver à l'étranger  pour réaliser enfin que ma fille n'était pas une étrangère.

Ailleurs, nous étions les repères les uns des autres.

Je suis tombée amoureuse de ma Micro-Naine quand elle avait trois mois.



Aujourd'hui, je n'ai plus honte de le dire, même si je reste blessée. L'amour est venu petit à petit, timidement, sans faire de bruit. J'ai été déçue et déstabilisée par ce vide, par ces instants de flottement qui ont suivi la naissance. Ma réaction a été cataclysmique.

Merci les hormones, bande de salopes.

Aujourd'hui, je sais vraiment ce que veulent dire "inconditionnel" et "absolu". A chaque fois que mon regard se pose sur elle, désormais, j'ai le coeur qui fait des bonds. Je la couvre de bisous, je lui parle, je l'écoute. On rigole.

Je ne suis pas une mauvaise mère.
Elle est la meilleure des filles.

Je me tiens droite dans mes bottes, enfin prête à tout.
Mais surtout, prête à avancer.

15 commentaires :

  1. Il faut que je réponde à ton mail dis donc :) mais quel plaisir de lire un article aussi émouvant et sincère... merci pour tout ce partage que tu nous offres via ton blog. Sans mentir, j'en ai eu des frissons (sur le "dénouement") (bon, il y avait une musique super émouvante en même temps à la TV mais le fait est que c'est remplie d'émotions que me laisse ton article !). Les photos de ta fille et toi sont magnifiques, on peut lire l'amour et le bonheur (bonheur/soulagement) que tu ressens :)
    Bien que j'en ai déjà terriblement hâte, j'appréhende de plus en plus la rencontre avec ma fille. Disons que je me sens "terrain favorable" pour un bon gros baby-blues, et que je voudrais tout mettre en oeuvre pour le prévenir, et l'éviter dans le meilleur des cas. Ce voyage tous les trois alors que ta puce n'avait pas 4 mois me donne quelques idées :). Je vois très bien ce que tu veux dire par "nous étions les repères les uns des autres" et un séjour quelque part ensemble me paraît une excellente thérapie.
    Violette, faut que tu reviennes, on a tant de choses à se dire :P :) <3

    Grosses bises à vous !

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    1. Peut-être effectivement qu'il y a des femmes qui ont un terrain favorable, comme tu dis. Etant de nature très anxieuse et exigeante, mon caractère à peut-être joué. Y a qu'à voir la crise d'adolescence que j'ai faite entre 12 et 18 ans (coucou maman) pour réaliser à quel point je suis toute noire dedans. Mais bon.

      Quoi qu'il arrive, le mieux je crois c'est de ne pas mettre les barrières trop hautes, de ne pas se formaliser si tout n'est pas exactement comme dans nos projections. Facile à dire.

      Au final, ta fille tu l'attends dans l'amour alors rassure-toi : même si ce n'est pas immédiat, tu sauras lui donner le meilleur de toi, c'est certain. Quand on a rêvé un bébé, qu'on l'a conçu et enfanté en pensée, la réalité à venir ne peut qu'être une belle perspective.

      Maître Yoda me souffle dans l'oreillette : Les premières semaines, dans ta bulle tu resteras, et bien ça se passera.

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    2. Ps : Ouais, moi aussi j'ai hâte de vous revoir, et de rencontrer Mademoiselle (qui a déjà un prénom, je t'ai cramée).

      ;)

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  2. J'ai adoré ton article... Je pense qu'on ne sait jamais vraiment comment vont se passer les choses avant de les vivre.

    Et j'approuve une chose : Les hormones sont des sales connasses.

    (Ah et puis c'est pas très très sympa de parler de cul et de choux fleur pour celles qui souffrent d'hémorroides, non mais :o )

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    1. C'est très gentil à toi !

      Pour les hémorroïdes, je compatis. Mais ne t'inquiète pas, tu vas te séparer bien vite de ton chou-fleur. Après l'accouchement, ce sera plutôt euh... *à la recherche d'une image parlante* Ah ! Voilà. Après l'accouchement, ton séant sera exactement comme une betterave biologique bien juteuse qu'on aurait éclatée avec le marteau de Thor. Tu vois ? Bon appétit !

      ;]

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  3. Bonjour. C'est mon 1er commentaire sur ton blog (je le lis depuis quelques temps mais je suis timide...). J'ai eu une expérience inverse : grossesse mécanique, frustrée de ne pas pouvoir fumer et boire, dégoutée par mon corps, effrayée à l'idée que ce satané lien magique que toutes les mamans décrivaient ne se produise pas. Avec tout ce monde qui me disait "tu es rayonnante, ah la grossesse c'est fabuleux, je ne me suis jamais sentie aussi épanouie..." Sauf que non. Lors des échos, j'étais... perplexe. Culpabilisation (je suis un monstre). Ca ne marche pas sur moi, donc ça ne marchera pas après. Qu'elle connerie monumentale j'ai faite.
    Après l'accouchement, quand on m'a posé ma fille sur mon ventre (mou) et qu'elle a relevé la tête pour planter son regard de souris dans le mien, j'ai tremblé et pleuré comme jamais.
    L'amour c'est imposé avec violence. 6 ans que ça dure (et j'ai même remis ça).

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    1. Merci pour ton commentaire, chère Anonyme. Pour mon second enfant, j'espère de tout coeur ressentir cette vague de bonheur dont tu parles, lorsqu'on me posera ma crevette sur la poitrine. Je suppose que tu as été (agréablement) surprise par la violence de ce sentiment, parce que finalement tu ne t'y attendais pas (tu t'étais persuadée que "ça ne marcherait pas après").

      En tout cas félicitations, puisque si j'ai bien compris, tu es à nouveau enceinte ! Plein de bonheur à ta petite famille !

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  4. Magnifique ton article ! J'étais accrochée à chacun de tes mots :)

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  5. Un récit franc... et tellement vraie pour tellement de femmes. Bravo d'avoir trouvé les mots!

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  6. que ce billet est émouvant... que j'aime ce parler vrai... la maternité est une aventure personnelle, si déiffrente d'une femme à l'autre... chacune fait comme elle peut, du moment qu'elle fait au mieux, son bébé sera comblé, non ? :-)

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  7. C'est tellement vrai, j'aurais pu écrire la même chose mot pour mot il y a 4 ans et demi !
    Etrangement, pour sa grande soeur 2 ans plus tard, ca a été le coup de foudre au 1er regard, l'amour inconditionnel dès la 1ère seconde, une évidence !
    Alors on peut être la même personne et puis différente en même temps...

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  8. Merci pour ce témoignage intime... magnifique article! !!!

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  9. Pfff, tu vas me faire pleurer grosse vilaiiiine!!!!
    J'avais peur qu'il ne se passe rien moi aussi quand le nain a montré le bout de son nez...c'était ma hantise! j'angoissais beaucoup. J'ai beaucoup pleuré en me disant que j'étais une mauvaise mère à chaque fois que je croisais le corps médical, ou que je voyais d'autres parents...et j'avoue depuis qu'il est là je suis une vraie midinette au mouchoir à fleurs ;)
    Je ne voulais pas quitter la maternité, on s'occupait de lui, on s'occupait un peu de moi, je me suis laissée porter, et je ne voulais pas rentrer, j'étais pas prête, je me disais bon ok on l'a fait, il est sorti, maintenant j'en fais quoi bordel?!! C'est assez horrible comme sentiment et hyper culpabilisant. Ahhh satanées hormones toutes pourries!!!! Et on a beau être entouré, ça ne nous aide pas un brin!!

    Bon cette période est loin maintenant et quand on regarde gambader et commencer à parler nos graines de grands, on aurait pas comme une 'tite larme à l'oeil?
    Allez des bafouilles ma caille et des bisous à la volaille!

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Allons chaton, tu ne vas quand même pas sortir sans faire un bisou à ta vieille tata !

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