mercredi 13 septembre 2017

Le jour où j'ai remporté une élection de Miss

Aujourd'hui serre les fesses, on n'est pas là pour déconner.

J'écris sans sauter de lignes parce que c'est indigeste.
Parce que c'est un pavé.
Dans la mare.

Il fait nuit. Les vieux jouent au tarot dans le salon de mes parents. Nous les mômes on est jouasses de pouvoir se coucher à pas d'heure comme dirait ma mémé. On fait des canulars téléphoniques, des tresses à nos petits poneys en sirotant une grenadine, et enfin on pouffe de rire en tournant les pages interdites d'une BD de Manara, cachés sous le bureau de mon père. Le garçon est plus vieux que nous toutes. J'ai un peu peur de lui. Normal. C'est normal de se méfier des garçons quand on est une petite fille, non ? Surtout quand on a des nichons, je connais la chanson, il faut faire attention. Il n'est ni beau ni moche, mais je le trouve un peu bête. Il n'aime pas lire et dit des gros mots en souriant. Enfin ça n'a pas d'importance. Il aime bien noter les filles sur dix. Les belles, les moches, tout ça. Il nous donne l'impression d'être des morceaux de viande, mais il est rigolo. Alors on rigole. Ce soir il a décidé d'organiser un défilé de mode dans la mezzanine. Il serait le jury, tout seul. On serait les mannequins, toutes nues. Oui parce que la fashion week ça se passe à poil, voyez. Enfin moi j'en sais rien, j'ai neuf ans. Mais lui il sait. Heureusement on n'est pas tout à fait des jambons, on dit non. On négocie. Finalement on défile en culotte. Aller, retour, j'ai les poils des cuisses qui se dressent, je suis mal à l'aise. Il a pas bien vu, il faut recommencer. Aller, retour, encore, j'ai presque envie de vomir. Je dis pouce, on arrête, c'est pas drôle en fait. Il propose de conclure le jeu par une évaluation individuelle, dans ma chambre. Ça ira plus vite. Pour déterminer le podium, parce qu'il est pas très sûr de savoir qui est la plus belle. Moi j'ai pas envie d'être la dernière. J'ai un appareil dentaire métallique qui sort de la bouche et qui fait le tour de ma tête, je porte d'énormes lunettes en plastique, j'ai des boutons sur le front et des poils sous les bras. Tout le monde se moque de moi dans la cour, Lolita m'a griffé mardi dernier, et Julien a dit "beurk" quand je suis passée devant lui. Je ne veux pas qu'on me traite de moche, sinon je vais encore pleurer toute la nuit. Peut-être même que si je gagne le jeu ce soir, je deviendrai populaire à l'école, et j'aurai le droit de jouer à chat perché avec les autres pendant la récréation sans devoir obligatoirement leur donner en échange mes bons points gagnés en classe grâce aux dictées zéro fautes. Alors je dis d'accord, on fait un entretien individuel et après c'est fini, tu promets. Les unes après les autres elles passent dans ma chambre, entrent et sortent au bout d'une minute. Visiblement il faut chanter une chanson ou dire pourquoi on veut être élue Miss Mezzanine. Rien de sorcier. Et puis entre temps on s'est rhabillées. Je suis de nouveau une petite fille en jupe qui tourne. Tout va bien. On joue. Vient mon tour, en dernier. Mais pourquoi tu fermes la porte à clé ? Il me demande lui montrer ma culotte. Je dis non. Il dit que je vais être exclue de la compétition. Je lève ma jupe en soupirant. C'est bon là ? Non. Il veut toucher. Je dis non. C'est glauque. Il touche. Je dis qu'est-ce que tu fais ? Il dit rien je touche juste. Je dis mais t'as pas le droit ! Je veux pas. Il dit que si, que c'est comme ça dans la fashion week. Je demande ce que c'est, au juste, la fashion week. Il sait même pas. Il m'annonce que je suis à la deuxième place, mais que je peux être première si je veux. J'ai qu'à baisser ma culotte. Je dis non, je m'en fous. Mais lui aussi, il s'en fout. Il baisse ma culotte et m'allonge sur le lit. Sur mon lit de petite fille, à-côté de mon doudou. Je suis tétanisée. Je crie non. Pourtant aucun son ne s'échappe de ma bouche verrouillée. J'ai peur que les autres se moquent de moi. Est-ce qu'elles ont toutes fait ça, avant ? J'ai peur. En plus dans le tas, y avait ma petite sœur. Je trouve cette situation dégueulasse. Papa et maman sont au rez-de-chaussée. Je dois trouver une solution. Il s'allonge sur moi. Il est lourd, il sent la transpiration. Est-ce que je sens bon, moi ? Je veux voir mes parents. J'ai un camion de larmes dans la gorge et je serre les dents en regardant le plafond. Mon plafond, avec mes étoiles phosphorescentes en plastique. Et si je comptais les étoiles ? J'aime bien compter les choses. Je sors de mon corps, c'est la solution. Je vole dans la pièce. Je compte les étoiles et puis les nœuds dans le bois du lambris. Il dit qu'on fait semblant de coucher ensemble, comme ça je serai la première sur le podium. Je dis non, je veux pas, laisse-moi sortir s'il te plait, je vais le dire à ma mère. Je pleure. Il dit que si j'ouvre ma gueule il ira me dénoncer à la police parce que j'ai regardé une BD de Manara interdite aux enfants tout à l'heure. Je la ferme. Je suis naïve. Il simule je ne sais quoi sur mon ventre en grognant. Il m'écrase. Je n'arrive plus à respirer. Il me demande de faire un effort, putain. Bouge un peu tes jambes je sais pas.

Et soudain c'est fini. J'ai gagné. Je suis élue Miss, je monte sur une chaise devant les autres enfants avec une guirlande de Noël en travers du torse, symbole de ma victoire. J'ai des larmes séchées dans le cou et dans les oreilles, et tout se brouille.

J'ai tant perdu.

Plus loin dans la nuit, les invités sont tous partis et le lave-vaisselle rempli de verres de vin ronronne dans la cuisine silencieuse. Je refuse de dormir dans ma chambre. Je suis pétrifiée dedans, et je tremble dehors. Maman voit bien que quelque chose ne va pas. Papa m'encourage à dire quoi. Ils sont là tous les deux autour de moi, sur le canapé. Il ne peut plus rien m'arriver, si ? Je raconte du bout des lèvres et de demande pardon. Je ne sais pas trop ce qu'on a fait, comment ça s'appelle, et si c'est interdit par la police. Je ne sais pas qui est le méchant dans l'histoire. Est-ce que je vais être punie ? Je sais juste que si je continue à me taire, je vais me faire dévorer par la bête qui ronge mon ventre, là. A la fin ils me posent une avalanche de questions. Et puis ils me font un câlin et m'apportent un verre de lait chaud avec du miel dedans, comme quand je suis malade. Je m'endors entre eux, incapable de déterminer si j'ai toujours peur ou si je suis rassurée. Une chose s'est brisée, c'est tout.

Le lendemain j'ai frémi en passant le portail de l'école.
Il était là, avec les grands qui ont redoublé plein de fois, au fond de la cour.

Et pendant plus de dix ans la bête dans mon ventre m'a mangée.

Personne n'a rien dit à personne. Il n'y a jamais eu de victime, ni de coupable. Mes parents ne m'ont pas protégée parce qu'il était le fils de leurs amis. Ce garçon m'a harcelée au collège ensuite, avec une bande d'idiots. Ils m'ont fait tomber, ont volé mon sac, ont craché sur mes chaussures et ont coupé les freins de mon vélo avec une pince. J'ai eu un accident, et une atèle. Heureusement à l'époque on n'avait pas Facebook. Puis la vie a continué. Il s'est fait renvoyer. Mes parents ont cessé de côtoyer les siens. Moi je suis passée au lycée, j'ai obtenu une dérogation pour atterrir dans un établissement huppé de la ville d'à-côté, et j'ai aimé des garçons. Des garçons m'ont aimée. J'ai aimé La Pantoufle.

Puis j'ai revu ce type une fois. J'avais 17 ans et j'étais seule chez moi, un jour où je n'avais pas cours. Je faisais mes devoirs quand le plombier a sonné. Il venait réparer la fuite sous la baignoire, comme convenu. Je l'ai guidé jusqu'à la salle-de-bain et en me retournant pour sortir, j'ai cru que le sol se dérobait sous mes pieds.

Le plombier avait un apprenti.

Aujourd'hui je n'ai aucune idée de ce qu'il est devenu, et je ne veux pas le savoir. Si ça se trouve il est papa. Je m'en fiche. Il est trop tard.

J'écris ça parce que je suis en paix. Vraiment. Depuis plusieurs années. J'ai apprivoisé le loup dans mes tripes, et bâti une forteresse autour de la gamine de neuf ans que j'abrite. Je suis équilibrée, enfin. Mais tout au long de ce cheminement intérieur, enfant et adolescente, j'étais seule. Mes parents, par ailleurs formidables je tiens à le préciser clairement - je ne supporterais pas qu'on les dénigre -, cette fois ne m'ont pas accompagnée. Ils ont enterré l'histoire bien profond dans le jardin, et l'ont arrosée de déni. Je n'ai jamais eu la justice, la médecine ou la psychologie avec moi, pour avancer. Pire, j'ai dû le faire en cotoyant mon agresseur chaque jour pendant des années. Lui qui n'a jamais été puni pour ce qu'il m'a fait (à moi et à d'autres, je l'ai appris plus tard). Lui qui était si conscient du pouvoir terrible qu'il avait sur moi, et qui n'a jamais hésité à s'en servir. Ce n'est pas normal.

CE N'EST PAS NORMAL.

Ce n'est pas juste.


Toi ma fille, mon bébé,

Je ne veux pas t'apprendre à craindre les garçons. Jamais. Parce qu'ils sont tes copains, tu es leur égale. Tu es aussi forte qu'ils sont gentils, en général. Mais si un jour tu as neuf ans comme moi et que tu dis non dans une chambre fermée à clé, cours, vole, viens te réfugier au creux de moi, je te promets de crier à ta place, et de ne jamais me taire.

Toi la mère, le père,

N'oublie jamais ce que t'as à faire.
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mercredi 2 août 2017

Petit précis de charcuterie

Ah... les violences obstétricales ! Vaste sujet, superstar des conversations sur Doctissimo, et que j'aurais préféré ne jamais aborder lorsque j'évoque la naissance d'un de mes propres enfants. Notez que j'avais volontairement tronqué ce chapitre dans mon dernier récit minuté d'accouchement (si tu es adepte des beuglements de mammouths qu'on égorge, je t'invite à le consulter ici, par contre attention, il y a aussi un gros sachet de guimauve coincé entre les lignes, ça colle au clavier). Il m'aura fallu attendre exactement 15 mois pour que l'eau coule sous les points, et que les boules de colère se transforment en graines à pousser (un cri).




Voici donc, servi sur un plateau d'argent d'inox recouvert de scalpels, la suite de La Der des Ders.

19h26 et trente secondes. Quelque chose ne va pas. Elle ne crie pas et elle est toute violette. Encore une fois, l'infirmière blonde, instinctive et animale, entre dans mon champ de vision. Elle attrape ma fille et lui masse vigoureusement le torse et le dos, pendant des secondes qui me semblent des siècles. Rien. Le silence. "On l'emmène." J'agrippe mon amoureux : "Ne la lâche pas, suis-les." 

Le troupeau s'engouffre au galop dans une petite pièce adjacente et disparaît derrière la porte grise qu'on claque.

19h27. On me félicite, bravo madame, vous avez bien travaillé. Mais d'abord je ne suis pas une madame, je suis une enfant perdue au milieu du vacarme, on vient de m'arracher la moitié de moi et de l'emporter inerte dans un lieu dont je ne connais pas les contours, j'ai les cuisses encore dégoulinantes de liquide amniotique et l'empreinte indélébile de ma fille violette imprimée sur la rétine.

19h28. Une tête masquée et charlottée passe dans la pièce. Félicitations madame, bravo, vous avez bien travaillé.

19h29. Je tente de rassembler mes esprits partis se pisser dessus aux quatre coins de la Slovénie. J'articule dans un français impeccable et avec une syntaxe léchée : "Où est mon bébé, est-ce que vous pouvez me dire où ils l'ont emmenée, elle ne respirait pas c'est ça, dites moi, est-ce qu'elle est vivante, elle était vivante dans mon ventre hein, le monitoring était parfait vous disiez, je veux la voir, si elle va bien je veux qu'on me l'amène, je peux me lever, je suis capable de me lever vous savez, je peux marcher, je peux rejoindre le papa, comment ça vous ne savez pas, comment ça il faut se calmer, mais je suis calme, JE SUIS TRÈS CALME, je voudrais juste être auprès de mon bébé, je ne me sens pas bien du tout là, S'IL VOUS PLAÎT ?!"
En réalité je suis désorientée et j'ai la tension au raz des cailloux. On m'explique patiemment que ma fille est actuellement dans les mains des pédiatres, et que quelqu'un viendra très vite nous donner des nouvelles plus fraiches que mon placenta. Les prématurés sont souvent choqués en sortant, il paraît, et puis je ne dois pas m'inquiéter, eh eh eh, mort de rire. Va chourer un lionceau à peine né entre les pattes de sa mère, qu'on rigole.

19h37. En attendant, justement, puisqu'on parle de placenta. Le mien est toujours en train de converser avec les membranes, dans mon intérieur. 

19h38. La deuxième sage-femme, celle qui est arrivée un quart d'heure plus tôt, s'adresse à Marion, la brune qui me suit depuis mon arrivée dans le service en début d'après-midi : "Je prends la suite si tu veux." Marion lui répond que "Non, non, je termine celui-ci." J'ai un don pour pondre des petites filles à l'heure de la relève, il faut dire. Heureusement, ma sage-femme a le sens du devoir, elle va me terminer avant de rentrer.

19h39. "Madame, on se remet en place et on va procéder à la délivrance, d'accord ? Détendez-vous, votre fille sera bientôt dans vos bras... c'est quoi son petit nom ? Oh c'est joli ! Je n'avais jamais entendu ce prénom avant. Alors on s'installe et on y va. Ça va aller, courage, tout va bien se passer, vous avez bien travaillé, vous savez."

Oui il paraît.

Et soudain le cauchemar commence. Elles sont deux à m'appuyer sur le ventre, doucement d'abord, puis sans aucun préambule, très, très fort, pendant que la sage-femme, assise sur un tabouret, la tête entre mes genoux, attrape le cordon ombilical qui me pendouille sur les fesses. Je me mets à pleurer. Je regarde la pendule.

19h42. J'ai accouché il y a plus d'un quart d'heure d'un enfant dont je reste sans nouvelles, alors qu'elle est dans la pièce d'à-côté.

19h43. J'entends des nourrissons brailler dans le service. Est-ce que ma Gagotte est dans le tas ? Aucune idée.

19h45. A tour de rôle, les deux femmes à mes côtés m'appuient sur le ventre. A chaque fois, j'ai l'impression qu'elles enfoncent leurs avant-bras dans mon nombril et qu'elles écrasent mon utérus dans leur paume, comme une orange avant un petit déjeuner healthy sur Instagram. Je n'ai jamais eu aussi mal de toute ma vie. Et pourtant les copains, j'ai déjà eu deux abcès dentaires, une méningite, une plastie de la langue ET je venais de pondre un humain entier par la foufoune. La troisième femme, qui n'a plus de sage que le nom, dirige les manœuvres des autres. Et puis, j'ai la sensation nette qu'elle exerce une traction continue sur le cordon. Je croyais pourtant que c'était un geste proscrit.

Je suis un poisson à peine mort qu'on vide grossièrement sur le pont d'un bateau qui pue, voilà ce que je suis. 

19h49. Je leur demande pourquoi elles me font ça. Je leur demande s'il y a un problème. Je leur dit que c'est mon troisième enfant et que c'est la première fois que je souffre autant. Je leur dis que jusqu'à présent, mon placenta était toujours arrivé rapidement, sans aide médicale. Je leur dis que j'ai mal. Je leur propose de m'apporter ma fille, je dis qu'en la mettant au sein ça stimulera la délivrance. Je leur dis que je le sais, puisque je l'ai déjà fait. 

Je leur demande d'arrêter. 
S'il vous plait. 

Je vois bien qu'elles ont conscience de me torturer (littéralement) et que ça ne leur plait pas. Pourtant, c'est moi qui ai les joues inondées de larmes, et ce sont elles qui ont le pouvoir sur mon corps. L'une d'entre-elles me pose la main sur le front et me dit que je suis courageuse.

19h50. Mon placenta est au fond d'une bassine et moi je suis au fond tout court.

19h51. La porte grise s'ouvre enfin sur une infirmière masquée, qui s'approche de moi. J'entends mon bébé qui pleure distinctement de l'autre côté, et sa voix éraillée s'inscrit enfin dans mes oreilles. Désormais j'en ai la certitude, elle aussi, comme son frère et sa sœur avant, je pourrais la reconnaître entre mille. L'infirmière baisse son masque sous son menton et me sourit. "Bonjour madame, félicitations ! Je suis Isabelle, je travaille au service néonat', c'est moi qui vais m'occuper de Gagotte cette nuit. Bon... je ne vous cache pas que c'est un peu compliqué pour votre pépette mais elle s'en sort très bien. On attend qu'elle se stabilise et on viendra vous la donner pour un petit bisou avant de la monter en soins intensifs, d'accord ? A ce moment-là le pédiatre viendra vous expliquer la situation, ce qu'il se passe... Ensuite vous pourrez venir la voir quand vous voulez, le service est accessible 24h/24 pour les parents."

Joie, allégresse et raclette végan ! Je suis sur un petit nuage.

Les vieux de la vieille ici se souviendront combien ça avait été difficile pour moi de ne pouvoir rendre visite à mon lardon de 33SA (en réa) qu'entre 11h et 20h, puis de tourner en rond 15h dans ma chambre de maternité avant pouvoir de le serrer à nouveau dans mes bras. Tous les jours.

Alors le simple fait de savoir qu'après ça j'allais pouvoir camper au pied de la couveuse pendant trois siècles me donnait envie de faire des rondades autour de la poubelle à déchets organiques en plastique bleu.

20h17. Après un court répit, on me recoud la moule. Évidemment, c'est pas le moment le plus excitant de ma vie. Alors je fixe le plafond en contrôlant ma respiration, la douleur est supportable. A vrai dire, les douleurs qui me font vraiment grimacer proviennent de mon utérus. Les tranchées qui commencent, certainement. C'est à ce moment-là que La Pantoufle revient me voir. Il est blanc comme un bidet. Il m'embrasse sur le front et me dit "Je suis désolé de ne pas être venu te voir plus tôt, mais je t'avais promis de ne pas la lâcher d'une semelle. Elle avait besoin que je sois là, tu sais. Je l'ai senti. Regarde, elle arrive."

Quatre adultes émergent de l'encadrement de la porte grise pendant qu'on fait des nœuds avec du fil entre mes cuisses. L'Isabelle masquée dépose la Gagotte sur ma poitrine, elle a changé de couleur. Elle écrase sa joue de hamster contre ma peau et ferme les yeux. "Un petit bisou madame ? On va vite la remettre en couveuse." 



Je suis une madame et je fais un petit bisou.

Isabelle la récupère et l'emmène.

Un homme grisonnant s'approche. Il ne se présente pas mais sur son badge je lis qu'il est pédiatre. Il baragouine quelque chose d'à la fois très flou et très sérieux à propos de "petits ennuis au démarrage" et augmente le volume pour déclarer "C'est dangereux d'accoucher sans péridurale. Visiblement c'est la mode. Vous mettez votre bébé en danger, je ne sais pas si vous le savez... C'est une histoire de religion, c'est ça ?"

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B
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Bug de l'an 2000.



Bref. 

Après m'avoir recousue, la sage-femme est sortie de la pièce. Cinq minutes plus tard, elle venait me féliciter une nouvelle fois et me souhaiter une bonne nuit, en habits civils et sac à main sur l'épaule.

Elle était jeune. Elle avait probablement mon âge.
Je suis persuadée qu'elle ne s'est pas rendue compteEt c'est grave.


J'ai gardé la trace des ongles d'une des deux infirmières sur mon ventre pendant 24h, et une rougeur au niveau du nombril pendant deux jours. J'ai également eu deux bleus, de la taille d'un pouce, entre le nombril et le pubis, dont mes proches sont tous témoins.

Et surtout, malgré mes questions, je ne sais toujours pas pourquoi on a tant précipité la sortie de mon placenta. Je me sentais plutôt bien, j'étais aussi fraîche qu'une femme peut l'être après avoir accouché, et niveau moral je gérais la fougère. Jusqu'à cet instant. Pourquoi ? Le changement de service ? Je refuse de le croire.

J'ai appris plus tard que la Gagotte avait fait plusieurs arrêts respiratoires de l'autre côté de la porte grise, dans l'espace douloureux de ces 45 minutes. Je ne m'étale pas davantage parce que ce n'est pas le sujet de ce billet, et parce que j'ai vachement envie de faire pipi. Mais aujourd'hui, comme vous pourrez le constater sur Instagram, elle se porte de la meilleure des façons.

Et moi aussi. :)

Voilà ! Sur ce, je vous invite à vous rapprocher d'un dessin animé de Petit Ours Brun, d'un plaid en pilou pilou et d'une tasse de chocolat à l'ancienne dans les plus brefs délais. Zoubi.




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Je précise que le prénom de la sage-femme a été changé. 
Également, je considère que j'ai été relativement bien accompagnée durant tout le travail, et j'admets qu'on m'a laissé pas mal de liberté, étant donné le contexte (34SA). Donner naissance à la Gagotte sans péridurale, au plus proche de mon projet, est une expérience qui m'a complètement bouleversée, dans le sens le plus positif qui soit. Je suis infiniment plus confiante, plus sereine, plus apaisée, depuis ce jour. Bon sang regarde ça, on dirait un gourou du développement personnel. Oskour. Mais clairement, je ne m'étais pas trompée : c'était ça qu'il me fallait, à moi, dans mon cheminement. Bref. 

#MissDigression1998 

Il y a juste ce moment, la délivrance, que j'ai vécu comme un véritable drame. Et c'est en discutant, plus tard, avec des professionnels de la périnatalité, d'autres femmes, en prenant du recul, que j'ai compris que de fait, c'était véritablement un drame. Que, même si elles tendent à disparaître, ce genre de boucheries existaient ailleurs que dans les articles de hippies relayés sur Facebook. Et qu'on avait intérêt à se bouger les miches pour éviter à nos filles de passer par là.


Et puis maintenant je clique sur "publier" sans relire, parce que.
Alors pardon d'avance pour les fautes, les sentiments à l'emporte-pièce, le style brouillon et les morceaux de chair sur l'écran.

 
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jeudi 15 juin 2017

Trois chambres pour cinq

Récemment, on a fait une petite valse des chambres à la maison. On cherchait la combinaison idéale. On s'est amusés à démonter et remonter les lits les uns après les autres, à déplacer les montagnes de fringues d'un placard à l'autre, à intervertir les jouets éducatifs en bois avec les menottes à moumoute rose. Pendant une semaine. Je précise qu'entre temps on devait aller bosser, pisser, et nourrir les gosses. Bref, la grosse teuf.

Nous louons une maison qui n'a que trois chambres alors que nous sommes cinq. Wokay, tu te dis : mais dites voir les génies, pourquoi ne pas y avoir songé AVANT de faire goulou goulou dans la case sans contraception pour la troisième fois, hein ? Ben juste, on pensait que ça se passerait bien. Dans mon plan de vie de blogueuse poney, les deux aînés feraient sagement dodo dans une chambre commune que j'aurais aménagée avec goût grâce à mon demi-million d'épingles Pinterest, juste après leur avoir lu une histoire rigolote et profonde à propos d'un couple de chaussettes sales clandestines, distribuée par une maison d'édition underground. Mais ça n'a pas fonctionné. Non. Au bout du quatrième soir à négocier comme des ambassadeurs russes pour qu'ils s'endorment avant minuit quarante sept, on a abandonné. On a testé plusieurs configurations, et depuis quelques semaines, on a enfin trouvé quelque chose de durable. En attendant de déménager.

Note : Je précise pour ceux qui ont eu le toupet de débarquer récemment sans engloutir toutes les archives de ce blog et des réseaux associés, que jusqu'à 10 mois bien tassés la Gagotte a dormi dans notre chambre. Contre moi d'abord, pendue au sein, puis dans un berceau cododo amarré à notre lit, et enfin dans son propre lit. A un moment donné, comme pour ses deux aînés, j'ai senti que c'était le moment de couper le cordon avec les dents. Pour l'aider à faire ses nuits sans qu'elle ne réveille les autres, on aurait voulu lui octroyer une chambre. Ça nécessitait que les deux grands en partagent donc une autre. Bref, ça n'a pas marché.

Au final, il a fallu composer avec la personnalité et les besoins de chacun. (Dingue.)

Le Lardon qui tient à tout prix à conserver des repères millimétrés, et qui est sujet à de violentes crises d'angoisses quand on chamboule ses habitudes, a donc hérité d'une chambre pour lui tout seul. Nous sommes locataires donc la décoration murale reste pauvre, mais je compte bien me rattraper lorsque nous serons propriétaires. On devine quand même que je ne suis pas partisane du monochrome beige.


Le lit vient du bon coin, je l'ai repeint en bleu avec une bombe. Le tapis Ikéa je crois, le clic-clac aussi. Petit fauteuil trouvé dans la rue. Plaid offert par une amie. Etagères et armoire Conforama. Guirlande et attrape-rêves home-made. Coussin antilope Tiger. Coussin géométrique trouvé chez Noz.

La Naine, qui a la chance d'avoir un sommeil de plomb, a hérité d'un objet déco unique et très tendance auquel je tiens particulièrement : sa petite soeur. Leur rythme décalé permet de les coucher séparément. Généralement le soir, la grande est autorisée à lire un livre pendant que j'allaite la petite au salon, et je guette le fameux bruit du bouquin qui tombe par-terre tout seul pour monter la coucher et éteindre la lumière. En toute logique, on leur a réservé la chambre la plus spacieuse de la maison, parce que je tiens à ce qu'elles aient chacune leur coin d'intimité. Si on devait rester ici plus longtemps que prévu, j'installerais des lits superposés.


Lits récupérés dans la famille (celui de la Naine était à moi lorsque j'étais enfant), étagère blanche et armoire Conforama, commode Ikéa, guirlande Hema.

Et nous, on se retrouve dans la plus petite des chambres, celle qui était concue à l'origine pour accueillir un bébé ou un bureau. Nous l'investissons donc avec notre lit de 160 centimètres de large et nos 140 kilos de gras. Et c'est tout. Parce que clairement on n'a même plus la place de glisser ne serait-ce qu'une seule table de nuit. Curieusement, je n'ai jamais aussi bien dormi dans une piaule. Le lambris au plafond et l'espace exigu, me donnent l'impression d'être dans une roulotte. Je décore donc petit à petit notre nid conjugal dans cet esprit. En guise de lampe de chevet j'ai piqué la jolie guirlande lumineuse de mon fils (je l'adore !), collé quelques affiches au mur... Et depuis ces photos j'ai même entamé une collection de coussins dépareillés très colorés, je vous montrerai.



Lit Ikea, , guirlande en papier faite maison, guirlande lumineuse Guirlande Magic (elle m'a été offerte, et je ne m'en lasse pas... si vous cherchez une guirlande lumineuse de qualité, je vous recommande cette boutique les yeux fermés).

Bref.

Et chez vous comment ça se passe ?
Vous dormez à huit sur la paille de la cuisine ?
Vous disposez d'une chambre chacun ?
Vous avez vendu un enfant ?
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