mardi 20 septembre 2016

Treize minutes et sept secondes

J'ai clairement hésité à partager ces photos  avec vous. Oh, pas à cause de mes nichons qui occupent 42,7% de l'écran, non. Vous savez que j'aime bien me foutre à poil sur les Internets de temps en temps. C'est plutôt à cause des esprits étroits comme des vagins de musaraignes et des myocardes atrophiés que certains individus se trimballent. Et puis, finalement, les remarques dégradantes je me les carre là où ça sent pas bon. Voilà.


Cette photo représente mes filles. La plus petite se nourrit. Et la plus grande prend quelques gorgées de tendresse et de sécurité, après une journée harassante. Le co-allaitement est une chose que je n'avais jamais envisagé, jusqu'à ce que la Plus-Si-Naine me le demande.

Après une longue réflexion de treize minutes et sept secondes, j'ai accepté.

Parce que je veux leur offrir le meilleur en deux mots :  c'est-à-dire la sécurité et la liberté. Le droit d'aller à contre courant, de s'en foutre royalement.

Parce que je souhaite leur donner un exemple de force, aussi. Oui je suis forte de n'écouter que mon instinct, et de me frayer un chemin assez large pour passer mon cul au milieu de cette foule de vipères.

Et des bien-pensants qui nous veulent du bien.

Parce que j'ai envie qu'elles sachent qu'il n'y a sous notre toit aucune autre frontière que l'amour et le respect.

Parce que le corps et une machine formidable de chaleur et d'odeurs qu'il faut apprivoiser, et que je ne veux pas que ces deux futures petites femmes grandissent, comme je l'ai fait, dans la honte et la crainte de leurs contours.

Parce que j'aime ce pouvoir magique qui me permet de les apaiser et de les canaliser.

Parce qu'elles ne s'en rendent pas compte, mais elles sont belles putain. Je les observe en macro avec mes yeux de taupe, et entre mes paupières plissées je vois leurs mains qui s'enlacent, leur duo qui s'ébauche, et je fonds sur le carrelage.

Parce que peut-être que ça plantera une graine dans leurs têtes, un joli souvenir de leur enfance, quelque part entre la Reignéneiges et le chocolat chaud du goûter.

Parce qu'il faut profiter simplement du bonheur d'être ici et maintenant.
Sains, saufs et unis.


Pour toutes ces raisons du cœur, j'ai refusé de dire non à ma fille, ma si grande, ma pourtant si petite.

Treize minutes et sept secondes pour déconstruire quelques murs dans mon éducation, envoyer valser ma gêne, et prendre du recul sur les discours de ceux (celles...) qui savent toujours mieux.

Naturellement.


Et depuis quelques mois ça arrive, par moments. Quelques secondes volées au temps, où tout le monde est un bébé.
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jeudi 1 septembre 2016

Ma première fois en détails

Je sais pas trop si on se souviendra de cette journée, dans vingt ans. 

07h12. Pour la première fois depuis la chute du mur de Berlin, je me suis levée à sept heures du matin, immédiatement après que le réveil ait sonné (pour la quatrième fois). 

07h15. Je traverse la maison à poil avec mes capitons qui dansent sur les cuisses et ta petite sœur pendue au sein, jusqu'à la machine à café rafistolée du plan de travail de la cuisine.

07h27. Ton père prépare la table du petit déjeuner comme dans les séries américaines. Il aligne ta cuillère avec ton bol, et ta chaise avec ta cuillère. Il prend soin d'agencer la corbeille de fruits pour qu'elle soit jolie, qu'elle te fasse envie, avec les pêches sur le dessus, puis il se fait couler un thé biologique parfumé à la sueur de moine tibétain. La tête dans le frigo, moi j'hésite entre une crème au caramel et une tranche de fromage premier prix pour accompagner la tablette de chocolat pâtissier à moitié croquée que je tiens dans ma main droite.

07h42. Je dépose la petite dans son berceau le temps d'aller débroussailler ma tignasse et ranger mes tétons dans des vêtements. J'enfile la tenue que j'avais préparé hier, celle dans laquelle j'avais imaginé traverser cette journée. Je l'ôte aussitôt, à cause des traces de lessives sur la jupe et du trou dans la manche de la blouse, à moins que ça ne soit à cause de mon profil dans le miroir. 

07h50. La Pantoufle passe la tête dans la chambre pour m'informer qu'il va te réveiller, et me demander si j'ai l'intention d'essayer toutes les robes de mon placard avant de partir, auquel cas on a peut-être une chance d'arriver à l'heure pour les résultats de ton bac, mais il est pas sûr, ça dépendra de l'alignement d'Uranus avec Saturne et le balai à chiottes. 

07h58. Vêtue de la robe noire la plus banale et usée que je possède, je bondis vers toi comme un cabri sous acide et t'enlace comme si tu montais sur le Titanic en troisième classe. "Mohh... Coucou toi ! Gniii alooors ? Tu vas où ma chérie ? Dis moi, hein, on va où aujourd'huiii ?" Tu me réponds que t'as mis beaucoup de compote dans ton ventre alors là, tu vois maman, je vais faire caca.

08h10. Je plie un ensemble en coton cousu à la main qui sent bon la l'adoucissant fraîcheur alpine et une culotte taille trois ans assortie. Je glisse le tout dans un pochon en organdi beige, fermé par un ruban en satin. Et je fourre ça dans ton cartable rétro tout neuf, qu'on a choisi ton père et moi a l'issue de négociations modesques tendues qui ont failli nous coûter la vie (à défaut on y a laissé un rein) (chacun).

08h12. Je sais que tu n'as pas besoin d'emporter de casse-croûte, mais j'emballe quand même soigneusement un biscuit sans gluten et une compote sans sucre dans une boîte en plastique sans bisphénol. Juste parce que j'ai toujours rêvé d'être le genre de mère qui prépare des casse-croûtes le matin à huit heures douze.

08h20. Je monte réveiller ton oncle et ta tante, qui squattent quelques semaines à la maison en attendant de trouver un boulot et un appartement dans la région, et qui dorment à l'étage. Ils vont se charger des petits et nous offrir l'occasion d'être là rien que pour toi, la grande.

08h25. Tes cheveux sont complètement collés par du jus de melon datant de la veille, donc j'arrive pas à te coiffer comme une gymnaste des années soixante-dix. Tant pis. Je bricole un chignon pour dissimuler tes dreads de sauvageonne. Comme d'habitude.

08h32. Ton cartable vissé sur le dos, droite comme un I de machine à écrire soviétique, tu nous presses d'accélérer le mouvement. "On y va ? Bon. Il est treize heures moins le quart et dix et demi. On va être en rotard ! Alors on y va maintenant ?"







08h35. L'école est au bout de la rue, grosso modo à trois minutes de marche à reculons avec un plâtre et des béquilles. Donc on décolle logiquement avec presque une demi-heure d'avance. Au pire on lira l'intégralité du panneau d'affichage trois fois, pour se donner une contenance en attendant l'ouverture du portail.

08h36. T'es trop mignonne. Ton père et moi, on se marre et toi, on dirait Marie-Gerthrude de La Pissotière qui fait sa rentrée à Neuilly.

08h37. Tu te vautres sur le trottoir. Ta robe est sale et tes ballerines vernies toutes neuves sont râpées au bout. 

08h38. T'es trop mignonne. Ton père et moi, on se marre et toi, on dirait Mowgli.

08h39. Ton nom est écrit sur la liste dehors, en troisième position. Et dans le hall sous un porte-manteau, et dans la classe sur une boîte. J'espère que tu te sentiras bien, ici. C'est un peu ta maison, aussi, maintenant.

08h40. Serait-ce une larme, qui s'agite sous mon cerne droit ? Nan tu parles, pfff, TKT OKLM YOLO. Jamais de la vie.

08h42. Tous les enfants enfilent leurs chaussons en piaillant. Nous évidemment, on les a oubliés, tes chaussons. Alors ton père retourne les chercher chez nous en courant pendant que tu vas faire pipi dans les "tolettes" et que je feuillette le tas de papiers déjà coincé dans le cahier de correspondance, qui a le bon goût d'être assorti à ton sac, quelle merveille.

08h45. Je compte sept cartables Reine des Neiges, cinq Cars et deux Spiderman, quatre chaussons Hello Kitty et un bonnet Minnie.

08h55. "Maman, elle est où ma place ?" Je ne sais pas, demande à ta maîtresse si tu veux. Tu te rappelles qui est ta maîtresse ? 

"Maîtresse, elle est où ma place ?

- Oh, bonjour Plume ! Tu peux te mettre où tu veux, pour le moment tu peux dessiner ici, ou aller jouer là-bas avec les autres. C'est comme tu veux.

- Mais non t'as pas tompris ! Moi je suis là pour travailler en fait !"

08h56. Tu t'assois sur une chaise, face à un petit bureau, les genoux serrés et les mains posées dessus, en attendant que quelqu'un daigne te filer une équation à deux inconnues à résoudre avant la récréation. 

08h57. Tu n'as pas bougé. Tu observe toute cette agitation avec un sourire béat collé sur la tronche, pile entre tes deux joues rondes, juste sous ton joli nez de chat sérieux. C'est le moment que choisit la maîtresse pour nous inviter, avec un clin d’œil, à sortir de la classe discrètement.

08h59. C'est nous, les deux stalactites sur le trottoir d'en-face, tes parents, coucou. Cachés derrière un platane on t'observe de l'autre côté des rideaux de la classe. On t'aperçoit à peine, derrière les dessins bariolés des gamins de l'an dernier collés aux carreaux. Mais on fait "Ohhh" et "Miiih" et "Haannn" en te voyant te lever, aller vers un groupe, et jouer avec eux. C'est bon, tu n'es pas seule. On te laisse, on se déracine, à tout à l'heure Mowgli de mon cœur.




Bref. Aujourd'hui t'es entrée en petite section, le plus joyeusement et le plus naturellement du monde, et t'as fait pipi sur le tapis du dortoir après la sieste.

Et vous c'était comment ?


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lundi 29 août 2016

Mais enfin, pourquoi We Love Prema ?

We Love Prema, c'est quoi ?

C'est une opération nationale de collecte de dons, organisée par Mont Roucous et soutenue par diverses marques et enseignes, au profit de l'association SOS Préma. Cette année, c'est la deuxième édition.

Qui donne quoi à qui et comment ?

N'importe quel quidam peut donner des bodies ou des sous (qui seront transformés en bodies). A travers la France, plus de 80 blogueurs se chargent de les collecter, avec l'aide des membres de leur équipe, leur Team. Je suis une de ces blogueuses, chef de la TeamOnEtPumba (toutes les équipes ont un nom) (mais ils ne sont pas tous aussi débiles, je le concède) (cela dit j'assume parfaitement).

Les bodies doivent respecter quelques conditions pour réussir le casting, mais j'ai déjà tout expliqué en faisant des moulinets avec les bras dans un billet publié le siècle dernier.

Pour donner un body (ou quarante-douze) à une équipe, il suffit de contacter l'un des membres (ou le chef en personne, celui avec les plumes sur la tête et le grand tipi au milieu de la clairière) pour obtenir une adresse d'envoi postal. Ou alors, on peut lui faire porter le colis par un valet en collants blancs sur le cheval bleu d'Henri IV. 
Mais ça suppose d'avoir un valet. 
Et un cheval. 
Bleu.

Les plus modernes peuvent également envoyer quelques deniers de leur poche, en moins d'une minute trente, grâce à un outil formidable : la cagnotte en ligne. 

Quel destin attend ces bodies ?

D'abord je les lave, puis je les plie avec délicatesse, le Lardon les déplie avec curiosité, et la Naine les replie avec... beaucoup d'imagination. Ensuite, avec les autres membres de mon équipe, on les customise. Moi par exemple, j'adore dessiner des bonhommes bâtons avec des feutres qui bavent, et colorier des arcs-en-ciel en tirant la langue. Mais heureusement, je ne suis pas toute seule : mes coéquipières font de la broderie, de la couture, des montages en tissu thermocollant... Bref : elles relèvent le niveau.



Fin août 2016, les bodies ainsi relookés seront soigneusement emballés puis envoyés (par moi, avec mes petites mains et mon rouleau de masking tape rose à fleurs) au siège de SOS Préma.

Les bénévoles de l'association se chargeront ensuite de les distribuer aux parents de bébés prématurés dans les services de néonatalogie des hôpitaux du pays.

Pourquoi des bodies customisés ?

Ben ouais c'est vrai, on se demande. A quoi ça peut bien leur servir, à ces bébés, d'avoir un nouveau body bariolé ? La question est sérieuse, et légitime.

Concrètement : à rien.
Et je sais qu'il y a d'autres combats plus grands.

Mais je sais aussi ce que c'est d'être la maman d'un bébé prématuré. Je l'ai vécu deux fois. Je sais combien les journées sont longues, la fatigue intense, et les sourires rares. Je sais qu'il y a toujours trop de bruit ou trop de silences. Je sais la peur. Je sais la solitude.

Le cul vissé sur sa chaise, des heures durant, sans boire ni pisser ni manger. On a une charlotte en papier sur la tête et une blouse jusqu'aux pieds, un masque et des chaussons, au top du sexyness. Et on attend. Si on en a déjà pondu un ou deux avant, on pense aussi aux autres enfants qu'on a laissés quelque part à la maison ou chez des proches, et on a le cœur qui se déchire un peu plus, de haut en bas.

C'est vraiment pas rigolo.

Et tout ça, sans évoquer l'aspect purement médical de l'aventure : les diagnostics qui tombent sur le coin de la gueule à quatre heure du matin, et l'incertitude des lendemains.

Alors parfois, au milieu de ce réjouissant tableau qui sent le gel hydro-alcoolique et les barquettes de purée sous vide réchauffées au micro-ondes, on est bien content de recevoir une petite attention. C'est ce que j'appelle "l'effet collier de pâtes de la fête des mères". Un machin rigolo et mignon, préparé avec soin, juste pour faire plaisir à l'autre, et sans rien attendre en retour. Le monde des petits poneys qui s'invite à l'hôpital quoi. J'aime bien l'idée. C'est pas mièvre, c'est pas ridicule, c'est juste... gentil. 

Et moi je suis une gentille.
La preuve, je laisse toujours le dernier chocolat de la boîte à mes enfants.
(Sauf quand ils ont le dos tourné.)



Habiller son bébé prématuré pour la première fois : un grand pas vers la porte de sortie de l'hôpital.
Photos : Romy.

Bref. Voilà pourquoi, mon équipe et moi, on participe à We Love Prema cette année. Les bébés prématurés n'ont pas spécialement besoin de vêtements. Mais chaque body customisé, c'est un petit cadeau sympa offert à une famille qui se marre pas tous les jours, un petit cadeau pour dire "on pense à vous".

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Note : j'avais oublié ce billet, écrit en mars (!), dans mes brouillons. (On se demande bien pourquoi j'ai zappé, tiens.) Mais je le publie quand même, alors que l'opération touche à sa fin et à quelques jours de boucler mes cartons pour envoyer le fruit de notre travail à SOS Préma. 

J'en profite pour vous remercier, toutes et tous : grâce à vous on a déchiré... et je reviens vite ici vous dire à quel point. ;)

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mercredi 3 août 2016

Le premier tartable

Elle est née dans les Pyrénées, ma sauvageonne, ma fille des montagnes. Je lui ai donné le sein, un peu, et des biberons, beaucoup. A quatre mois (plus un jour, délai de sûreté), comme préconisé sur la fiche détaillée fournie par la pédiatre, je lui ai préparé avec enthousiasme ses premières purées à la courgette, mes premières purées de maman, avec un robot spécial pour les mioches, qui mixe ultra-fin, sans sel et sans beurre. Elles étaient dégueulasses mes purées. On l'a bercée sur des kilomètres, on l'a veillée à l'hôpital, on l'a embarquée en road trip. On a fait des conneries, on s'est plantés. Et puis on a réussi, aussi. A faire pousser ce bébé souriant, à force de léchouilles et de compotes. Et la voilà aujourd'hui ma grande fille, avec ses culottes à paillettes, ses colliers de perles et son caractère de cochon retraité. Elle compte jusqu'à six en sautant le quatre, elle reconnait la lettre P comme son prénom, et elle dessine des bonhommes qui ressemblent à des pizzas premier prix. Tous les jours, elle choisit soigneusement ses vêtements, aussi dépareillés et bariolés que possible. Avec sa dégaine de plouc des années 80 et ses cheveux de princesse Disney, elle court loin devant moi sur le trottoir. Et après le feu rouge, sur la place du village, à gauche de l'épicerie, derrière le portail vert... c'est là.

C'est là l'école maman ! Je va aller à l'école moi, tu sais ? Après les vacances à la plage avec Manette et Papy, je va aller apprendre des choses avec la maîtresse et les autres petits n'enfants dans la classe. On met des chaussons dans la classe, pour pas salir le sol. Il est propre le sol. T'as vu les dessins sur la fenêtre de l'école, maman ? Moi aussi je va faire un dessin demain-après avec la maîtresse ? Je va faire un dessin de Totoro avec du rouge parce que j'aime le rouge, et puis je va faire une fleur à côté. Une fleur jaune comme dans le jardin de moi. T'es pas triste maman, hein ? Parce que moi je va revenir après, t'aquète pas. 

Je ne suis pas inquiète. Ni triste, ni fière, d'ailleurs. Je suis confiante et émue, sereine et excitée. Il n'y a pas si longtemps, à une époque qui te semblera so vintage, j'étais cette gamine en salopette qui court sur le trottoir, avec mon cartable à franges Pocahontas et mes Kickers bleues. Je ne suis pas inquiète. J'espère que tu aimeras l'école autant que je l'ai aimée, et que tu y construiras des souvenirs multicolores. Les miens sentent la colle Cléopâtre, les billes fêlées, les cartes Pokémon racornies et les pages d'Harry Potter. Je ne suis pas inquiète. C'est un cocktail de nostalgie légère et de joie intense dont les vapeurs me montent à la tête. Je suis pompette de toi.

Et maman, dis, est-ce qu'on a le droit de péter à l'école ?



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mardi 19 juillet 2016

La der des ders.

Pour ne pas risquer de saloper le tapis soldé de la collection Tati printemps-été 2013 du salon avec mes fluides, d'un commun accord avec mon col de l'utérus, nous avons décidé de nous faire hospitaliser. Accessoirement, ça nous permet également de protéger ma progéniture farceuse en la maintenant dans sa coquille quelques précieux jours de rab, ce qui n'est pas négligeable.

Cinq jours passés à poster les photos sur les réseaux pour partager avec vous l'incroyable finesse des mets auxquels j'ai eu l'honneur de goûter chaque soir entre 18h et 18h30, à écarquiller les yeux devant la profondeur des programmes télévisés de l'après-midi, et à disserter sur le potentiel sex à pile des bas de contention assortis aux chaussons moumoute.

Vingt mars deux mille seize. 

04h50. Je passe globalement une nuit de fiotte intergalactique, toute seule dans ma chambre aux murs jaune pipi. Les vagues de contractions s'en vont et reviennent, je joue à un deux trois soleil avec mon périnée, et je refais quatre fois le petit sac destiné à la salle de travail, au cas où. 


Crédits.
05h30. Je ne dors toujours pas, coucou.

05h35. Personne sur Twitter. Je déprime. Je vous hais.

05h40. Au détour d'une couche, je tape la causette avec mon bouchon muqueux.

05h55. Le troisième monitoring de la nuit confirme que je ne suis pas complètement écrasée du bulbe, et que je contracte toutes les 7 minutes. Ah. Il me semblait bien, tout de même, que je connaissais mon sujet. Je dois rester calme comme un bonze et chanter une berceuse en polonais à mes chakras pour éviter d'accoucher. Ils sont drôles.

06h15. La Pantoufle aurait dû passer la nuit avec moi, si un accident familial ne l'avait pas obligé à rentrer chez nous en urgence. Je suis triste. J'ai les genoux qui claquent un peu à l'idée d'accoucher une nouvelle fois sans lui (rappelle-toi jeune padawan). Du coup il m'a demandé de le tenir au courant "en fil continu comme sur BFM TV".



10h20. La fatigue, la drogue ou la poussière de licorne tropicale, je ne sais pas, mais je viens de dormir quatre heures comme un caillou en bavant sur l'oreiller. Merci la vie putain, merci. 

10h55. Un nouveau monitoring confirme que les contractions ont quasiment cessé. Une toutes les vingt minutes, à peu près, ça casse pas trois pattes à un pélican. Je suis soulagée.

11h00. Ah non. Mon karma me rappelle que j'ai tué sept portées de chatons dans ma vie précédente. Mes analyses sanguines des derniers jours révèlent des marqueurs infectieux malgré le fait que je sois sous antibiotiques depuis mon hospitalisation. Du coup on change de stratégie : il faut expulser ce bébé. Le gynécologue dit lève toi et marche. Je dois absolument relancer la machine, sinon on me déclenchera demain. Et j'ai pas envie. Plutôt bouffer quarante tonnes de sardines en boîte que de me faire déclencher. Oh. Mais, mais attendez... ça veut dire que j'ai enfin le droit de sortir de ce lit ?

11h50. Enfiler un jean et lacer des converses : deux contractions. Marcher une demi-heure dans le parking de l'hôpital : cinq contractions. On tient le bon bout. Je suis remontée comme un coucou lustré. J'ai même mis du rouge à lèvres pour l'occasion. J'ai de la peine de ne pas avoir mené cette grossesse à terme. Je suis infiniment triste à l'idée de mettre au monde un deuxième prématuré. J'ai terriblement peur de ce qu'il va se passer après. J'ai doublement mal parce que je sais déjà trop bien combien le chemin va être long et combien je vais en baver. Mais putain, c'est aujourd'hui ! Il fait soleil et l'air est doux. Je vais rencontrer mon escargot.

13h00. J'ai acheté un café noisette goût plastique au distributeur automatique. En attendant La Pantoufle, j'alterne les ronds, les huit et les saltos sur le ballon que la sage-femme du service a mis à ma disposition.

13h15. Je ne tiens plus en place. Je sens les contractions devenir de plus en plus régulières, et mon bébé qui appuie sur mon col. Je m'enferme dans les toilettes de la chambre, je visse une paire d'écouteurs dans mes oreilles, et j'envoie les décibels. Je fais la dinde en sautant partout, je remue les fesses, j'ai douze ans, je suis à ma première boum. J'imprime dans ma rétine le reflet de cette femme folle dans le miroir. Je la trouve à la fois belle et forte, et c'est assez rare pour être noté. Pas question qu'on me déclenche, je suis Athéna, je suis une guerrière, je suis... mince, je suis en train de me faire pipi dessus attend.

13h40. La Pantoufle arrive en même temps que les véritables contractions. Je fais la maline, encore un peu.

13h50. Il me parle de cet article passionnant qu'il a lu dans une revue scientifique très sérieuse, et qui raconte comment des femmes ont réussi à accoucher sans péridurale grâce au shoot d'hormones d'un orgasme clitoridien.  Il me demande si on peut faire du sexe, là maintenant tout de suite, à des fins strictement thérapeutiques.



14h00. On vient me poser un monitoring. Entravée, je souffre davantage des contractions, mais ça reste largement supportable. Je sirote un jus de fruits en boulottant des gâteaux et de la roquette nature, ce qui chez moi est bon signe.

14h30. Premier toucher vaginal, je suis à la largeur d'un bon gros cannelé : 4 centimètres. Youpi, fastoche, les mains dans les poches (percées).

14h33. Je sors des toilettes la mine décomposée. Je rappelle l'équipe médicale qui vient de quitter ma chambre : le liquide amniotique est teinté. 

14h40. Branle bas de combat, blouse fendue sur le cul et brancardiers : on me conduit en salle de naissance.

15h10. Je suis en pleines négociations avec la sage-femme du bloc obstétrical. Je veux absolument essayer d'accoucher sans l'aide de la péridurale, c'est important pour moi. Mais étant donné le contexte (prématurité, infection probable, liquide teinté), mon Gagot doit être surveillé en continu. On passe donc un moment à m'installer de sorte que je puisse mobiliser mon bassin, assise sur le ballon, tout en étant reliée au monitoring et à ma perfusion d'antibiotiques. Avez-vous déjà vu un saucisson AOP en pleine séance de pilates ?



16h00. Les laxatifs que j'ai pris ce matin (à cause de la constipation liée à la prise de comprimés de fer) (je suis anémiée) (ce qui veut dire que j'ai, encore plus que d'habitude, un teint de bidet rutilant) font effet. Je demande à me rendre aux toilettes, au bout du couloir. 

J'évoque tranquillement mon caca mou devant des milliers de personnes, tout va bien.

16h20. Une infirmière vient me chercher. Comment ça je fais exprès de traîner la patte dans les couloirs ? Mais non voyons.

16h22. Je m'installe en tailleur, le dos rond, maintenue par toute une famille de coussins d'allaitement. Dans cette position, les contractions sont douloureuses mais efficaces. Je réclame le silence. Je ferme les yeux, et la transe commence. Je souffle, je grogne, je bave, je gémis, je me balance, je hulule, je chante, mais je n'ouvre pas les yeux. A chaque contraction, je sens la tête de mon bébé qui appuie, et mon col qui résiste.



17h10. C'est difficile, mes fesses s'engourdissent, et j'ai mal aux doigts à force d'agripper mon coussin, mais je ne veux pas sortir de mon cocon. La Pantoufle m'aide en dispersant des gouttes de mes huiles essentielles préférées, en humidifiant ma nuque et en me donnant de l'eau. Silencieusement. C'est pas grand chose mais c'est merveilleux. Il est sur son siège, tout près de moi, il ne dit rien mais il m'entoure d'une aura de bienveillance. C'est exactement ce qu'il me faut : une petite fée d'un mètre quatre vingt dix en slim bleu.

17h30. Je n'ai pas bougé.



17h55. Je n'ai toujours pas bougé. 

18h10. "T'as des yeux magnifiques, au soleil couchant", il dit.

18h11. Alors soudainement, au milieu de cette montagne de douleur, je me laisse submerger par un puissant mélange de sérénité et de confiance. Aujourd'hui je le sais, je suis capable de tout. Notamment, de faire sortir l'intégralité d'un être humain par ma foufoune. Oui madame. Farpaitement. 



18h20. Nouveau passage aux toilettes, en réalité un prétexte pour marcher.

18h30. Je suis à 6 centimètres.  Je négocie encore avec la sage-femme, on se croirait à Marrakech. Elle veut m'injecter du Syntocinon (ocytocine de synthèse). Je refuse. Je lui explique que j'ai besoin d'être debout pour que ça avance, que j'ai bien conscience des enjeux, mais que je voudrais qu'elle me laisse une chance d'essayer, et qu'assise ça ne fonctionne pas. Elle accepte. On remonte la table d'accouchement jusqu'à la position la plus haute, pour que je puisse m'appuyer dessus. Elle me propose une injection de Spasfon pour aider à la dilatation du col, sur la prochaine contraction. J'accepte.

18h40. De l'autre côté de la table, debout face à moi, La Pantoufle se laisse broyer les mains sans moufter. Les contractions m'écrasent comme des rouleaux compresseurs, je n'ai jamais eu aussi mal de toute ma vie, je m'effondre en sanglots, je divague et j'ai peur. La sage-femme passe la tête dans la pièce et m'encourage, elle m'assure que je gère la fougère avec mes rotations de bassin à la robocop. 

18h45. Je n'ai plus de forces, je veux qu'on m'aide, que ça finisse. Je ne suis pas puissante, pas forte, pas belle, pas confiante. Je ne suis qu'un microscopique moineau apeuré avec le cul à l'air. C'est tout. Chaque respiration est un râle intense. Pourquoi s'infliger ça, sérieux ? Pourquoi personne ne me dit jamais rien putain ?

18h50. Ah si, en fait. Elles m'ont dit, mes copines. Elles m'ont écrit, répété, expliqué, la FLUTAIN DE PHASE DE DÉSESPÉRANCE de mes deux. C'est donc ça. Plus jamais je ne dirai "Han la vache, cette recette de cupcakes était ultra difficile, j'ai cru que j'allais mourir." Parce que maintenant je sais ce que ça fait, vraiment, d'avoir l'impression de mourir.

18h52. Alors je me ressaisis. Je n'ai pas le choix, cet enfant va naître, il va bien falloir le faire passer, de la tête aux pieds. Il est trop tard pour une péridurale ou un miracle divin, alors quoi ? Je me tétanise de terreur, je hurle qu'on m'achève, j'appelle ma mère, je perds pieds ? Non. Je me fouette mentalement le derrière, et je prends le Balrog par les cornes. JE vais mettre au monde ce bébé, JE vais y arriver. J'ai si mal que ça ne peut pas empirer, mes copines me l'ont bien dit : ça signifie que la fin est proche. (LOL.)


19h00. Incapable de tenir debout, je suis remontée sur la table, en position latérale, et j'ai accueilli en pleurant de joie la bonbonne de gaz hilarant qu'on m'a proposée. L'infirmière m'explique le fonctionnement du MEOPA : il faut aspirer fort et longtemps, mais l'effet agit à retardement donc il faut anticiper et commencer au début de la contraction, et surtout arrêter de tirer comme une droguée en manque au moment du pic de douleur. Moi, je ne vois pas pourquoi j'écouterais cette bonne femme, je suis en train de crever bordel, alors je fais exactement le contraire : j'aspire comme une maboule sans m'arrêter.


19h05. Ah oui d'accord j'ai compris. Quand j'ai vu les poneys bleus se balancer sur les arbres dehors, par la fenêtre, j'ai compris. Puis j'ai eu envie de vomir, et l'impression de tomber dans un trou infini. "Elle a trop tiré sur le gaz, Micheline, elle tourne de l’œil."

19h10. J'ai trouvé un rythme. Yeux fermés, me concentre sur ma respiration et sur les massages frénétiques de La Pantoufle, sur ma cuisse. "T'arrête pas", je dis. Comme la sage-femme lui a demandé de le faire, il replace de temps en temps le capteur du monitoring sur mon ventre pour surveiller le cœur du bébé (je suis en mode saucisson continu, je te rappelle) qui, d'ailleurs, supporte très bien l'aventure. Mais malheur à lui, s'il cesse de me labourer la cuisse ! Je hurle "Pitié ne me fais pas ça, j'ai besoin de toi, je t'en supplie ne t'arrête pas de me masser la cuisse, J'AI BESOIN DE TOAAARGH !". Il rit. Un peu. Pas longtemps. Trois secondes environ. 


19h15. Une infirmière blonde peroxydée me murmure qu'elle a accouché de ses trois enfants sans péridurale, et que je vais y arriver, que c'est bientôt la fin, elle le sait.

19h17. C'est la relève. Les deux sages-femmes, celle qui quitte et celle qui prend son service, entrent dans la pièce en discutant de mon dossier. Je suis dilatée à 7 centimètres (trop dans ma bulle, je n'ai même pas senti le toucher vaginal), elles me prévoient pour 21h, à peu près. 

19h18. Les sages-femmes sortent. La blonde peroxydée démarre soudainement au quart de tour puis, dans un dérapage contrôlé, chope l'une d'entre-elles par la blouse. "Marion vite, je crois qu'elle commence à pousser la dame, là. Vous poussez madame ? MADAME EST-CE QUE VOUS POUSSEZ ?!"

19h19. Mon cerveau répond "Oui, la précédente contraction m'a littéralement déchiré les entrailles, j'ai senti mon bébé s'engager d'un seul coup, et là il descend irrémédiablement vers la sortie, d'ailleurs vous savez quoi, sortez les mouchoirs, je vais faire caca." Mais ma bouche dit "GNNNNNEUHOUIII."

19h20. Quelqu'un m'ordonne de me mettre sur le dos. Je ne sais pas comment faire, j'ai trop mal, je veux accoucher sur le côté, comme je suis. Mais on n'est pas chez McDonald's, visiblement, on peut pas venir comme on est. Alors ils s'y mettent à douze avec un tractopelle et ils me font pivoter. Pas le temps de mettre les étriers. Je sens la tête de mon bébé progresser à chaque nouvelle poussée, c'est à la fois absolument dingue et totalement flippant.

19h22. J'ai les os, les ligaments et les viscères qui vont exploser. Cet enfant doit avoir douze ans et un cartable sur le dos, c'est pas possible autrement. Instinctivement, je vais toucher ses cheveux du bout des doigts. Il est là.

19h23. Une brûlure atroce. Je hurle, j'ai mal à la gorge tellement je hurle, je suis un loup-garou et je hurle. Je ne peux plus arrêter de hurler. La tête est à moitié sortie.

19h24. La blonde me donne deux claques. Oui t'as bien lu. Une bon gros aller-retour du plat de la main sur mes joues. Je me fige, hagarde. Monsieur Pantoufle me dira plus tard que tout le monde a fait le silence dans la pièce, à cet instant, et que j'avais l'air d'une petite fille perdue. Elle tient mon visage entre ses mains et plante ses iris bleus dans les miens en disant : "Taisez-vous, ça va aller, vous m'entendez ? CA VA ALLER. Alors maintenant vous poussez, et vous me sortez ce bébé."

19h25. Dans un effort qui me semble surhumain, je pousse de toutes les forces qu'il me reste et enfin, je perçois avec une acuité sensorielle extraordinaire le petit nez de mon bébé, ses oreilles, ses épaules et ses fesses s'échapper de mon corps dans une glissade dégoulinante. Je l'attrape et le porte sur ma poitrine. Mon petit escargot sans coquille, ma limace gluante, mon amour.

19h26. Je voudrais regarder son sexe, mais le cordon ombilical passe entre ses jambes et me cache la surprise. Je demande à quelqu'un de m'aider. On me dégage l'endroit, et enfin je devine... une tâche rose. Je n'ai pas mes lunettes. Je suis quasiment aveugle. Je ne vois rien. Avec les larmes par-dessus le biniou, c'est trop flou, je ne suis pas fichue de dire s'il s'agit d'un zizi ou d'une zézette. L'air con, je demande à La Pantoufle "C'est quoi ?".


Une fille. Une escargotte.

Rien ne pouvait être plus parfait.



19h26 et trente secondes. Quelque chose ne va pas. Elle ne crie pas et elle est toute violette. Encore une fois, l'infirmière blonde, instinctive et animale, entre dans mon champ de vision. Elle attrape ma fille et lui masse vigoureusement le torse et le dos, pendant des secondes qui me semblent des siècles. Rien. Le silence. "On l'emmène." J'agrippe mon amoureux : "Ne la lâche pas, suis-les." 

"Promis."

Et ils disparaissent tous derrière une porte.



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Les heures qui suivent seront horribles et magnifiques, je vous écrirai ça plus tard, après le linge, l'aspirateur, les impôts et la vaisselle. Mais au final t'inquiète, c'est doux comme un chaton dans un bain de guimauve, et ils vivent heureux avec beaucoup d'enfants.

"Promis."
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